Extrait du livre Des accords parfaits
Des accords parfaits de Alexandra Zaba aux éditions du Pourquoi pas
Des accords parfaits
Temps danse -
2023. Samedi 29 septembre. Quand Ali a fait ma connaissance, je venais à peine de mourir. Je suis mort pendant que je dansais. Je suis mort parce que je dansais. Aurai-je une mention pour ça ? Du style Mort pour la danse, décès imputable à une drôle de guerre. La danse comme arme, l’adversité comme test ? Je m’appelle O'Shae Sibley et je suis un danseur afro-américain. Chorégraphe aussi. Toujours prêt à s’inventer. J’ai le corps bavard, impossible à museler. Seul le mouvement triomphe et peu m’importe le regard de l’Autre. C’est un peu faux, un peu vrai. Mais ce qu’il pense ne me concerne pas, jusqu’à ce qu’il se mette à penser avec un couteau. Si j’avais su le drame dont j’étais le héros, je m’en serais préoccupé davantage.
Enfin peut-être. Quelqu’un vous haine et il faudrait rester une vie à l’abri ? J’ai choisi de rester debout, avec ma dignité comme boussole. Ce n’aurait dû être qu’une joyeuse déclaration de solidarité, un soir, sur le parking d’une station-service. Quatre minutes de confusion fatale, où l’homme en colère a cru que l’affirmation de soi était une provocation. Pouvais-je faire autrement qu’être moi ?! Danseur noir homosexuel ? Libre d’être ? Mais, l’homme, ça le dérangeait trop. L’homme dérangé avait dix-sept ans, il avait une arme. Il commence sa vie d’homme, je la termine à vingt-huit. Ali, l’Européen, a cherché à me connaître. Entre des messages violents et des fake news, je me suis présenté, fantôme vivant sur les réseaux sociaux. Il n’a pas eu besoin de traverser l’Atlantique pour me rencontrer, moi, O'Shae, l’Américain. Une bonne connexion a suffi. Je suis danseur, corps et âme. Comme tant d’autres, quand je prends appui sur un pied, ce tout petit socle mobile sur lequel repose tout mon poids, les humeurs qui irriguent mon corps se mettent en mouvement. C’est une nouvelle grammaire, féroce et exigeante, charnelle, comprise de tous les danseurs. Les émotions surgissent et se propagent. Celui qui regarde peut les ressentir, à l’unisson avec les autres ou, au contraire, à contre-courant. Tout va. Nos ego s’unissent au rythme de la musique. Ça y est, nous partageons le même univers. À travers la danse, je peux expérimenter la joie de la liberté, pas seulement pour moi, mais pour nous tous, partout. Je me fonds dans un courant dynamique. L’énergie de la danse nous relie aux vivants. Aux morts aussi. Parce que l’art de la danse est présent dans toutes les cultures, chacun peut danser et danser comme il le veut. C’est cela qui nous interconnecte à un passé vibrant et nous porte vers l’avenir. Chaque geste, chaque pas offre une connexion, un maillage de plus entre le visible et l’invisible. Les danseurs enjambent l’espace-temps.























