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La Dynastie du royaume de Floss (Tome 1) - Kahena

La Dynastie du royaume de Floss (Tome 1) - Kahena

13-15 ans - 248 pages, 147842 mots | 17 heures 38 minutes de lecture
© Mage éditions, 2023, pour la 1ère édition - tous droits réservés

La Dynastie du royaume de Floss (Tome 1) - Kahena

13-15 ans - 17 heures 38 minutes

La Dynastie du royaume de Floss (Tome 1) - Kahena

Blottie au pied d’un chêne centenaire, Kahena écoute la forêt et tous ses mystères. Jeune femme solitaire, elle rêve d’arpenter la forêt et d’observer les oiseaux en compagnie de son meilleur ami Robin. Mais ses rêves s’éloignent à mesure qu’une terrible menace se profile au-delà des frontières. Qui protègera l’Altarine, le pays des hommes, de la fureur de Jaliorga ? Kahena parviendra-t-elle à relever les nombreux défis qui se dresseront sur son chemin ? Quels secrets détiennent les Aulnes ? Kahena est le premier volet de la trilogie heroïc fantasy La Dynastie du royaume de Floss.

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Extrait du livre La Dynastie du royaume de Floss (Tome 1) - Kahena

La dynastie du royaume de Floss : Kahena de Margot Aguerre et Artemisia aux éditions MAGE


haut-le-cœur. Elle se retint de pleurer et repoussa la panique qui ne tarderait pas à l’envahir si elle n’agissait pas. Elle passa son bras autour de la taille de Robin qui se mit à lutter sans pour autant reprendre connaissance. — C’est moi, murmura Kahena. Le jeune homme émit un faible grognement. Elle passa un bras autour de ses épaules et entreprit de le rapprocher de la rive. Elle le hissa tant bien que mal, mais elle ne pourrait pas le traîner seule jusque dans la forêt. — Debout, allez ! tonna-t-elle en l’aidant à se remettre sur pieds. Entendre son amie crier acheva de sortir Robin de sa torpeur ; il se redressa et elle le supporta de son mieux. Il parvenait à garder les yeux ouverts quelques instants avant de les fermer en murmurant des propos confus. Kahena n’osait pas regarder ses mains recouvertes de sang. Depuis quand son ami était-il là ? Quel genre de bête avait pu l’agresser de la sorte ? À cette pensée, elle accéléra le pas, portant un peu plus Robin sur ses épaules. Si l’animal rôdait encore, il ne tarderait pas à les retrouver. La rivière l’avait peut-être tenu éloigné. L’orage qui menaçait éclata, des hallebardes tombaient soudain sur Kahena et son ami, leur cinglant le visage. Après de longues minutes d’efforts, le chalet familial de Kahena se dessina enfin sous leurs yeux. Les bardeaux de cèdre qui recouvraient le toit brillaient sous la pluie. Marpolet avait construit cette petite maison avec amour après son mariage ; comme toutes celles du canton de Bojuare, elle était constituée de rondins d’épicéa. Marpolet travaillait sur le toit de la grange lorsque l’orage avait éclaté. Alors qu’il rangeait ses affaires avec hâte, il releva la tête et aperçut sa fille. Il descendit de son échelle à toute vitesse et se précipita vers eux. Il glissa le deuxième bras du garçon sur ses épaules et Robin laissa échapper un gémissement de douleur. — Tout va s’arranger, mon garçon, lui murmura Marpolet. Alors qu’ils entraient dans le chalet, Mallanée accourut au rez de-chaussée, alarmée par les cris de son mari. Son visage si jovial d’ordinaire se figea en un masque d’inquiétude. — Je vais chercher Domitille. Elle saura mieux que nous comment guérir les plaies. En attendant, il faut tout de suite nettoyer les coupures, ordonna-t-elle. Marpolet et Kahena installèrent Robin sur le lit de la jeune fille. Le père le déshabilla, laissant apparaître la balafre qui partait de l’épaule droite et courait jusqu’au rein gauche. Elle était purulente et les chairs autour étaient rouges et enflées. Plusieurs autres coupures, moins profondes cependant, s’étalaient le long de la nuque, des bras et des jambes. Kahena détourna le regard. Elle n’avait jamais vu un homme nu de sa vie et imaginait mal la réaction de Robin lorsqu’il apprendrait qu’elle l’avait vu entièrement dévêtu. Ses joues rougirent. — Il faut faire bouillir de l’eau, annonça-t-elle en sortant de la chambre. Ses mains tremblaient à mesure qu’elle se rappelait chaque moment passé au côté de Robin. Elle aurait dû l’obliger à venir habiter au chalet au lieu de le laisser seul. Maintenant, il était peut-être trop tard. Elle versa l’eau bouillie dans une cuvette en porcelaine. Lorsqu’elle entra de nouveau dans la chambre, son père avait recouvert Robin du bas du dos jusqu’aux cuisses. Kahena se posta à côté de lui et posa le récipient entre eux. — Je peux m’en charger seul si c’est trop difficile pour toi, proposa Marpolet. — Je ne peux pas l’abandonner maintenant, murmura Kahena, d’une voix éraillée. Ils échangèrent un regard triste et Marpolet trempa les linges propres dans la cuvette. Kahena l’imita. Elle détestait la vue du sang. Cette fois-ci n’était pas différente, mais il s’agissait de son ami et elle ne l’abandonnerait pas. Elle se mit à tapoter la plaie, tout en priant la déesse Faliate en silence.
CHAPITRE 1 Le cliquetis des armes emplissait l’air sec en cette fin d’après midi chaude et orageuse. Quatre grands murs recouverts à demi seulement par une toiture de chaume entouraient le terrain d’entraînement. La terre battue était lisse sous les pieds des élèves, et durant l’été, la poussière se soulevait en nuages. Quelques cibles pour le tir à l’arc étaient positionnées dans le fond ; à l’opposé s’étalaient des râteliers d’épées. Kahena repoussait les attaques toujours plus virulentes de Neldrine, son adversaire, sous l’œil scrutateur de leur maître d’armes. De nouveau, la jeune fille chuta, laissant échapper sa lame émoussée. Ses cheveux argentés étalés sur la terre battue formaient une auréole autour de son visage fin et anguleux. Ses yeux verts brillaient avec intensité et un rictus de colère déforma ses traits pourtant si doux à l’ordinaire. Enviée pour sa rapidité, Kahena était plus habile à tirer des flèches que n’importe quel archer expérimenté. Mais elle perdait tous ses moyens lorsqu’elle se battait corps à corps contre Neldrine. Cette dernière approcha sa lame de la gorge de son adversaire, un sourire sadique sur ses lèvres charnues. Ses cheveux blonds et bouclés, tressés à la racine, retombaient le long de son dos. Ses yeux bleus perçants lançaient des éclairs. Kahena écarta l’épée du plat de la main et se remit debout en se composant un visage impassible. — Tu en as assez ? demanda Neldrine de sa voix veloutée. Kahena empoigna son épée. Depuis des années que Neldrine l’humiliait, elle n’avait qu’une idée en tête : se venger. Elle se jeta alors contre Neldrine qui para, malgré la force déployée. La rage qui vibrait en Kahena lui faisait perdre la tête. Face à face, les deux jeunes femmes suivaient le contour d’un cercle invisible. Rapide comme l’éclair, Kahena s’approcha au plus près de son ennemie. Elle la frappa à l’épaule et Neldrine, surprise par le choc, recula. À cause d’un coup de pied décoché derrière le genou, celle-ci s’étala de tout son long. Aussitôt, Kahena jeta son épée et sauta sur son adversaire en s’asseyant sur sa poitrine. Elle la frappa au visage, mais le corps étendu s’arqua et Kahena fut propulsée dans les airs. Elle atterrit sur la terre battue, roula et se remit debout avec la grâce d’un félin. — Certains prétendent que les orphelins dans ton genre sont abandonnés parce qu’ils sont porteurs de tares. En te regardant, j’en vois au moins une dizaine, cracha Neldrine dont les lèvres s’étiraient en un rictus mauvais. Kahena s’avançait, bien décidée à en découdre. Sans une hésitation, portée par une colère bouillonnante, elle asséna à Neldrine un coup de poing en plein visage. Cette dernière étouffa un cri de douleur, tenta de se protéger en se roulant en boule et croisa les bras au-dessus de sa tête. Kahena s’apprêtait à réitérer son attaque, mais le bras musclé de Périgole, le maître d’armes, l’arrêta. Aussitôt, les forces de l’adolescente s’amoindrirent et ses jambes avaient maintenant du mal à la porter. Sa vue se brouilla. Elle posa un genou à terre, regarda ses mains en essayant de déceler la source de cette soudaine faiblesse. Le maître d’armes la poussa sur le côté pour faire face à Neldrine. — Elle m’a défigurée, se plaignit celle-ci. C’était un cours d’escrime, pas de corps-à-corps. Elle devrait être exclue !
— Cesse de geindre, répliqua Périgole sans montrer aucune compassion. Je ne cherche même plus à savoir laquelle des deux a commencé. Cela ne m’intéresse pas. Kahena esquissa un petit sourire moqueur, ses forces revenaient peu à peu. Neldrine retroussa les lèvres en découvrant ses dents blanches, tel un animal prêt à mordre. — Rejoignez les autres, et dans le calme ! ordonna le maître d’armes. Elias, je te laisse les surveiller. Périgole connaissait parfaitement la hargne qui opposait les deux jeunes femmes depuis leur enfance et ne souhaitait pas que sa leçon devienne le théâtre d’un pugilat. Elias, son élève le plus âgé et le plus mûr, se posta entre Kahena et Neldrine qui se défiaient du regard. Brun, les yeux bleus et la peau mate, il s’imposait en un regard. Son frère, Nael, avait été recruté pour ses prouesses physiques par la garde du gouverneur de la république de l’Altarine, une élite de soldats qui veillaient à maintenir l’ordre, quelle que soit la situation. Les deux hommes faisaient la fierté du village de Bojuare et chacun pressentait qu’Elias aurait un avenir aussi radieux, sinon plus, que son aîné. — Tu vas t’en remettre ? se moqua Kahena.Neldrine bondit aussitôt, mais Elias l’arrêta en la ceinturant de toutes ses forces. — Vous êtes ridicules de vous donner en spectacle de la sorte, les réprimanda-t-il. Vous pourriez être des modèles pour les plus jeunes, mais vous passez votre temps à vous battre ou à vous insulter. — Demande à ta chère et tendre de s’acharner contre quelqu’un d’autre, cingla Kahena. — Reste dans ta forêt ! Ne viens pas importuner les gens importants et tout ira bien, répliqua Neldrine. Elias décocha un regard sévère à sa fiancée en soupirant. Celle-ci rejeta ses longs cheveux par-dessus son épaule en minaudant. Elias et elle entretenaient une relation fusionnelle depuis quelques mois. Finalement, le jeune homme se radoucit et se tourna vers Kahena. — Robin devait venir me prêter main-forte, aujourd’hui. Tu sais pourquoi il ne s’est pas montré ? — Non, répondit Kahena laconique. Robin et Kahena étaient inséparables depuis l’enfance. Ils parcouraient les bois à la recherche de gibiers ou de nouveaux endroits à découvrir. Mais le jeune homme détestait se rendre en ville et plus encore, jouer au précepteur. Elias et lui étaient bons amis, mais Robin ne partageait pas son amour de l’éducation martiale. Il préférait de loin chasser, suivre des pistes et paresser au soleil. Cependant, manquer à sa parole ne lui était encore jamais arrivé. Il avait d’ailleurs promis à Kahena d’assister au duel qui l’opposerait à Neldrine. La colère faisait place à l’inquiétude. Robin aurait certainement une bonne explication à lui donner pourtant elle avait hâte de le retrouver et de s’assurer que tout allait bien. L’adolescente vivait au cœur de la forêt d’Ancitar, avec ses parents adoptifs, et Robin avait élu domicile dans une immense cabane suspendue entre trois chênes centenaires. Il l’avait construite après le décès de sa grand-mère, quelques mois plus tôt. Bientôt, Kahena serait en âge de ne plus assister aux cours de Périgole. Elle aurait tout le loisir d’arpenter la forêt avec Robin et construirait sa propre cabane. Elle s’imaginait observer les oiseaux à longueur de journée et cueillir des baies en compagnie de son ami. À cette pensée, son cœur se gonfla. Finalement, Kahena s’assit à même le sol, aussi loin de son ennemie que possible. Elle embrassa du regard les autres jeunes gens de la classe d’armes, dont les âges variaient de dix à dixsept ans. Ils faisaient face à un Périgole bien décidé à parfaire l’éducation de ses recrues. — Qui se rappelle notre leçon de la semaine précédente ? demanda le maître d’armes.
Il s’assit en tailleur, au même niveau que ses élèves. Il sortit une pierre à aiguiser grise et rugueuse de sa poche puis se mit à en frotter la lame. Tous l’imitèrent. — Kahena ? demanda doucement Périgole. Elle faisait partie des plus âgés et connaissait toutes les légendes de son peuple sur le bout des doigts. Pourtant, elle n’était pas d’humeur à se lancer dans une énième récitation. En croisant le regard glacial de son professeur, elle s’exécuta malgré tout. — Nous avons abordé l’histoire de notre panthéon, commença-t-elle sans entrain, en replaçant ses cheveux argentés derrière son épaule. Kuliap créa l’univers en une pensée alors qu’il regardait le néant autour de lui, en compagnie de sa femme Païa et de leurs enfants. De nombreuses planètes, façonnées avec patience et amour, virent le jour, mais celle sur laquelle nous marchons n’avait pas de nom et était de loin la plus triste. La déesse Faliate la nomma Miö et décida de fertiliser les champs. Elle y fit grandir la vie avec joie et allégresse. Elle la nourrit avec amour et passion. Ses frères et sœurs voulurent apporter leur pierre à l’édifice. Liéalé peupla les mers et les océans d’algues et de petits animaux. Elle donna aussi vie à des êtres qui ressemblent en tout point aux hommes, mais dont les corps sont transparents. Ce qui est bien utile pour faire croire que nos côtes sont peuplées de créatures fantastiques, alors que ce ne sont que des histoires pour les enfants… — Je ne t’ai pas demandé d’ajouter les remarques que j’ai faites et qui ne regardent que moi, la sermonna Périgole. Continue de façon objective, s’il te plaît. Un sourire facétieux s’étira sur les lèvres de Kahena qui reprit avec un peu plus d’entrain : — Faliate aimait tellement cette terre qu’elle façonna dans la glaise des femmes et des hommes parfaits. Elle voulut en créer d’autres, mais dans la précipitation, les êtres nouvellement nés étaient plus petits, moins beaux ou moins intelligents. Isaïar créa les sons et les couleurs pour rendre plus attrayantes ces terres dont tous les dieux avaient fini par tomber amoureux. Noliop et Gatiol furent nommés gardiens et protecteurs de Miö ; ils veilleraient sur les différentes races créées. — Parfait, conclut Périgole. — Et Vagnar ? demanda Kahena surprise. Ce dieu était resté tout seul sans que personne ne vienne le chercher ou ne lui adresse un mot. Tout le monde connaissait ses pouvoirs. C’était un destructeur ; il anéantissait tout ce que les autres trouvaient beau. Au fil des millénaires, il se lassa de regarder les sourires ravis de ses parents, de ses frères et de ses sœurs. L’envie de tuer et de détruire devint encore plus puissante. Mais avant de pouvoir atteindre Miö pour y assouvir ses pulsions destructrices, il fut arrêté par Kuliap et les autres dieux qui l’enfermèrent dans le néant sans hésitation. Hélas, avant d’être emprisonné, Vagnar déposa en secret une corne noire sur Miö. On raconte que si un jour un homme s’en empare, il deviendra l’esprit incarné de Vagnar et détruira la planète, écrasant tout ce qui y pousse et tuant tout ce qui y vit. Périgole, rouge de colère, continua d’aiguiser sa lame comme si la jeune fille n’avait rien ajouté. Les plus jeunes épiaient Kahena et admiraient son courage. Il était interdit de mentionner le dieu du chaos ; les Altarins le craignaient et avaient peur de l’attirer dans leurs maisons s’ils prononçaient son nom. Kahena était téméraire. Réciter l’histoire du dieu maudit pouvait lui valoir de graves ennuis, mais c’était plus fort qu’elle. Elle détestait taire une partie de la vérité sous prétexte de rendre la réalité plus belle. Périgole laissa filer quelques minutes de silence et mit fin à la leçon en lançant un coup d’œil à Kahena qui soutint son regard sans ciller. Ces derniers temps, elle était prompte à lancer des défis et testait les limites de ceux qui l’entouraient. Périgole restait impassible, si bien que Kahena renonça à décrypter l’attitude du maître d’armes. Elle ramassa ses affaires, secoua sa tunique de
coton et son pantalon de cuir recouverts de poussière puis jeta son petit baluchon sur l’épaule avant de prendre le chemin de la forêt. Anxieuse, elle effleura du bout des doigts le pendentif qu’elle portait depuis son enfance. Il s’agissait du visage de la déesse Faliate, auréolé d’une magnifique chevelure. Robin envahit soudain toutes ses pensées. Elle espérait qu’il l’attendait quelque part, caché derrière des fougères ou un bosquet. La forêt devenait de plus en plus dense à mesure que l’étroit sentier s’éloignait de la ville. La canopée formait un dôme protecteur au-dessus des promeneurs et Kahena se sentait enfin libre. Elle oublia rapidement sa récente altercation avec Neldrine et se mit à chercher Robin avec plus d’empressement. Arrivée devant la cabane du jeune homme, elle grimpa à l’échelle dont un barreau sur deux était pourri. Elle fit rapidement le tour du propriétaire en l’appelant, mais ne trouva rien, à part un lit en désordre et une cuisine sale. La poussière et la crasse s’accumulaient là depuis plusieurs mois sans que Robin nettoie ou exprime ne serait-ce qu’un peu de honte. Ne supportant pas les remarques moqueuses de ses amis, il avait fini par ne plus inviter personne, s’isolant un peu plus du reste des Bojuriens. L’angoisse de Kahena monta d’un cran. Robin n’était pas chez lui et il était impensable qu’il se soit perdu. Il ne ratait aucun de leur rendez-vous. Elle n’imaginait pas un seul instant qu’il était fâché contre elle : ils ne se disputaient jamais. Elle descendit de l’arbre et entama le chemin de chasse quotidien de son ami. Il traversait les endroits les plus touffus de la forêt, longeait la rivière jusqu’à la frontière puis redescendait vers les buttes. Il y posait régulièrement des pièges et lorsqu’il n’attrapait rien, il se cachait dans les arbres, arc bandé, pour abattre du gibier. Le pas rapide et déterminé, Kahena entama sa course, les sens aux aguets. Son cœur cognait dans sa poitrine, mais ce n’était pas à cause de l’effort. Que ferait-elle si Robin avait définitivement disparu ? Elle parcourut les épais taillis. Tous les pièges posés étaient intacts et les nouveaux appâts étaient frais. Il était donc passé ici dans la journée. Elle s’approcha des morceaux de pomme laissés à l’intention des lapins. Ils étaient à peine oxydés. Elle se dépêcha de parcourir le dernier kilomètre la séparant de la rivière. Le cours d’eau longeait la frontière magique et impénétrable qui séparait l’Altarine du reste du monde. Personne n’était d’ailleurs sûr qu’il existât autre chose que ces terres sur Miö. Les légendes parlaient de peuples dangereux et belliqueux ; mais grâce à ce mur invisible, les Altarins étaient protégés. Kahena embrassa du regard le lit de la rivière. Le niveau de l’eau avait singulièrement baissé, si bien qu’il était facile de la traverser ou de s’asseoir sur les gigantesques rochers qui la ponctuaient. La jeune fille s’approcha des endroits que Robin affectionnait particulièrement pour la pêche. Les casiers des écrevisses avaient été vidés et des restes de poisson flottaient dans les cages en osier. En d’autres circonstances, elle aurait volontiers plongé dans l’eau pour se rafraîchir, mais elle ne pouvait pas s’attarder. Elle remonta le cours d’eau en courant ; la sueur dégoulinait le long de son visage et le soleil l’aveuglait par moments.Une tache au milieu d’un rocher attira son attention. Sans hésiter, elle entra dans l’eau et s’approcha. Du sang séché s’étalait sur la pierre chaude. L’estomac noué, elle remonta sur la rive et courut en scrutant les berges. Elle appelait son ami de toutes ses forces, submergée par l’angoisse. Elle entendit soudain un râle rauque en contrebas d’un petit rapide. Robin était accroché à une pierre au milieu de l’eau, les yeux fermés, le visage déformé par un rictus de douleur. Il se cramponnait au rocher avec le peu de forces qu’il lui restait, à en juger par le tremblement de ses bras. Kahena sauta et nagea jusqu’à son ami : de larges plaies profondes labouraient son dos, ses épaules et l’arrière de ses jambes. L’adolescente n’avait jamais vu de telles blessures et réprima un
CHAPITRE 2 Deux silhouettes se dessinaient sur le seuil de la porte. Domitille, une petite femme voûtée et ridée pénétra dans la chambre de Kahena, accompagnée d’un inconnu. Leurs vêtements dégoulinaient d’eau, la tempête battait son plein. Mallanée, elle aussi trempée, observait la scène, préoccupée. — Bonjour, Marpolet, salua Domitille d’une voix chevrotante. — Merci d’être venue si vite. Vous devez être Golane, ajouta-t-il à l’adresse de l’homme à ses côtés, j’ai beaucoup entendu parler de vous. Ce dernier sourit, un peu mal à l’aise, et dévisagea Kahena. Un frisson parcourut le dos de la jeune fille qui eut la désagréable impression d’être glacée. Bien que Golane soit petit et mal attifé, Kahena le trouvait beau pour son âge. Il avait au moins 60 ans, les cheveux blancs et des yeux bleus perçants. Ses traits étaient fins et une aura lumineuse émanait de lui. Domitille avait un jour confié à Mallanée que son époux occupait un poste très convoité au gouvernement. — Kahena, peux-tu nous laisser, ma chère ? demanda Domitille poliment. — J’attendrai à côté, si besoin. Elle baissa les yeux et sortit, laissant Robin entre de bonnes mains. La tension accumulée lors de sa triste découverte plus tôt dans l’après-midi et la peur de perdre son ami s’estompaient peu à peu pour faire place à une intense fatigue et une légère migraine. — Il ne va pas s’envoler, chuchota Mallanée en posant les mains sur son ventre de femme enceinte. Pourquoi n’irais-tu pas te laver en attendant ? Tu es couverte de poussière… — Et surtout de sang, la coupa Kahena. Il en a perdu beaucoup. Il avait du mal à marcher et il n’a pas vraiment repris connaissance depuis que nous sommes arrivés.Mallanée fronça les sourcils et planta son regard gris dans les yeux émeraude de sa fille. — Sa vie n’est pas en danger. Tu as réagi rapidement, il a eu de la chance. Maintenant tout va rentrer dans l’ordre. Marpolet, aussitôt sorti lui aussi de la chambre, enfila une nouvelle chemise et ses chaussures de marche. — Où crois-tu aller comme ça ? demanda sa femme d’un ton sévère. — Je vais chercher Périgole et d’autres hommes, au village. Nous allons traquer cette bête avant qu’elle ne recommence. La tempête se calme, mais elle risque fort d’effacer totalement les traces que nous pouvons encore suivre. Alors que Mallanée s’apprêtait à lui barrer le chemin, il la regarda intensément. — La prochaine fois, ce pourrait être Kahena, murmura-t-il, inquiet. Et d’ailleurs, jeune fille, je suis désolé, mais jusqu’à ce que nous ayons retrouvé l’animal qui a fait ça, tu ne sors plus toute seule. — Je viens aussi ! décida Kahena. — Hors de question, protestèrent ses parents en chœur. — Je ne suis plus une enfant, je sais me battre et je connais la forêt. Je saurai vous guider jusqu’à l’endroit où j’ai trouvé Robin. — Malheureusement, nous n’aurons pas de mal à remonter votre piste étant donné l’état de ses blessures. Et je ne serais pas
tranquille de te savoir exposée. Lorsqu’on nous a confié ta garde, nous avons promis, ta mère et moi, de veiller à ce que rien ne t’arrive. Je ne manque jamais à ma parole. Marpolet quitta le chalet sous les protestations de Mallanée et la mine boudeuse de Kahena. — Je t’ai préparé ton bain. Si tu veux trouver un garçon à qui plaire, tu ne peux pas rester dans cet état, reprit Mallanée. — Comme si j’en avais quelque chose à faire, souffla l’adolescente en se dirigeant dans la petite pièce d’eau exiguë, même si elle avait bien conscience de sentir mauvais et de ressembler à une sauvageonne. Elle se déshabilla et s’immergea dans la baignoire de zinc. Aussitôt, ses maux de tête s’estompèrent, ses muscles se détendirent et le calme l’envahit. Elle ferma les yeux et se glissa entièrement dans l’eau tiède. Une conversation et des bruits de pas lui parvinrent de façon étouffée. Elle écouta avec attention… mais n’entendit plus rien. Après avoir repris son souffle, elle se concentra davantage, et, cette fois-ci, elle distingua quelques mots très clairement, comme si une femme murmurait à son oreille. Vérité… frontière… monstre… Jaliorga… Kahena ignorait qui était ce Jaliorga, mais son estomac se noua et sa gorge se serra. Elle avait peur, elle voulait fuir. Elle reprit son souffle et plongea encore. Elle capta alors une autre voix, celle d’un homme. Kahena… enfant… trahison… Le cœur de la jeune fille tambourinait dans sa poitrine. Ces inconnus parlaient d’elle. Qui étaient-ils ? Que lui voulaient-ils ? — Allez, sors de là, sinon tu seras toute fripée ! l’appela Mallanée en tambourinant à la porte. Kahena fit un bond et tendit l’oreille. Elle s’immergea de nouveau, mais à part les bruits habituels, elle ne saisit plus rien d’autre. Finalement, elle sortit de la baignoire et se sécha à toute vitesse. Elle enfila la tenue que sa mère lui avait préparée, non sans maugréer : très peu habituée à porter des jupes, elle se préférait en pantalons. Elle ramassa ses cheveux en un chignon décoiffé. Mallanée, Domitille et Golane discutaient sur le pas de la porte d’entrée. Ils dressaient une liste d’onguents à appliquer sur les plaies et de plantes médicinales à boire en tisane. — Je préparerai moi-même une pommade. Il me faudra la soirée pour la terminer, expliqua Domitille. — Kahena passera la prendre demain… enfin, si son père la laisse sortir. Il avait l’air très inquiet à propos de cet animal, ajouta Mallanée. — Je crains qu’il n’ait toutes les raisons d’avoir peur, souffla Golane. Gardez un œil sur votre malade et si quelque chose, disons d’anormal, se produisait, faites-nous quérir. Mais surtout, tenez-le éloigné de la ville, de l’agitation et des contrariétés. — Ce ne sera pas difficile, il est d’un naturel très solitaire, dit Kahena en s’approchant. Aucun animal dans cette forêt ne pourrait attaquer un homme de cette façon. Domitille posa sur elle ses yeux doux, d’un air sombre. — Qui a parlé d’un animal, très chère ? Mallanée grimaça en s’asseyant. Elle en était au deuxième trimestre de grossesse, et ce bébé aussi inattendu que miraculeux bougeait énormément ; il n’avait pas apprécié la récente agitation. Mallanée se sentait soudain très fatiguée. — Maman, est-ce que ça va ? demanda Kahena, inquiète. La guérisseuse posa la main sur l’épaule de la femme enceinte et ferma les yeux. — Vous avez besoin de repos, mais tout va bien, les rassura-t-elle. Nous vous laissons à présent. Au revoir. Golane leur adressa un signe de tête et tendit le bras à sa femme. Ils s’éloignèrent doucement sur le sentier qui zigzaguait entre les arbres et Kahena les observa jusqu’à ce qu’ils disparaissent. — Finalement, son mari n’était pas une invention ! s’exclama Mallanée. Personne ne me croira quand je dirai au village que j’ai enfin fait la connaissance du mystérieux Golane.
Ce dernier était presque une légende pour les commères de Bojuare. D’après sa femme, il vivait à Maltarin et était très proche du gouverneur. Domitille ne supportait pas la vie en ville : elle était venue ici pour trouver la quiétude. Elle s’absentait parfois de longues semaines pour retrouver son mari. Du moins, c’est ce qu’elle racontait, mais personne n’avait jamais pu le vérifier. Kahena rejoignit Robin dont le dos et les jambes étaient recouverts de pansements propres mais qui, déjà, rougissaient légèrement. Le jeune homme grogna et Kahena le rassura du mieux qu’elle put lorsqu’il leva les paupières. Ses pupilles restèrent dilatées pendant quelques instants, puis ses yeux noisette fixèrent Kahena d’un air reconnaissant. Son nez droit et ses pommettes hautes lui donnaient une allure distinguée, tandis que ses longs cils noirs accentuaient son regard expressif. Il suffisait de le voir pour comprendre qu’il était sûr de lui. Il était d’une beauté sauvage, et ses venues à Bojuare faisaient toujours jaser. Kahena était irritée de voir avec quel acharnement les autres jeunes femmes essayaient d’apprivoiser son ami, les rares fois où il se rendait en ville. — Comment m’as-tu retrouvé ? croassa Robin les yeux fermés. — J’avais un mauvais pressentiment et je t’ai cherché près de tes pièges, murmura Kahena. Je t’ai retrouvé cramponné à un rocher au milieu de la rivière. Que s’est-il passé ? — J’étais près de la frontière. C’est assez confus… Je me souviens de dizaines de paires d’yeux qui me fixaient, et de cris terrifiants. — Tu ne te rappelles pas avoir traversé le ruisseau pour t’allonger sur le granit au milieu de l’eau ? — Non, j’ai reçu un coup dans le dos et j’ai perdu connaissance… L’estomac de Kahena se noua. Robin sombra de nouveau dans un sommeil agité, et elle veilla sur lui pendant une grande partie de la nuit en caressant du bout des doigts ses cheveux en épis. Les mots étranges prononcés par ces voix faibles et pourtant si nettes tournaient dans sa tête. À la fois intriguée et anxieuse, elle tentait de leur trouver une signification. Au milieu de la nuit, Kahena entendit la porte d’entrée grincer : Marpolet rentrait de cette chasse improvisée. Mallanée, qui avait veillé près du feu, l’interrogea aussitôt. Kahena écouta attentivement leurs murmures, persuadée que son père ne lui confierait jamais ses découvertes. — Nous avons retrouvé des traces sur la rive Est, murmura Marpolet. Ce n’est ni un ours, ni un loup, ni aucune autre bête qui vit ici. Domitille et Golane nous ont rejoints, ils sont préoccupés même s’ils tentent de le cacher. Mallanée, je crois que cette bête n’était pas seule. Il y en avait plusieurs. Et les traces indiquent qu’elles ont traversé la frontière magique. — C’est impossible ! couina Mallanée visiblement choquée. Le cœur de Kahena s’accéléra. Leur maison et le village de Bojuare étaient très proches de la frontière; si cette dernière s’effondrait en libérant des hordes de bêtes agressives, il faudrait se défendre sans attendre. Les Altarins, même à l’abri grâce à la magie, avaient toujours appris à se battre. Ils n’étaient pas belliqueux, mais craignaient pour leur sécurité, car les textes anciens mentionnaient qu’un jour, ils ne seraient peut-être plus à l’abri. Les frontières avaient été érigées par des sages, plusieurs centaines d’années auparavant, pour se protéger d’une ombre menaçante. Certains Altarins, parmi les plus âgés, racontaient des légendes qu’ils tenaient eux-mêmes de leurs grands-parents. Toutes affirmaient que la menace du dieu Vagnar planait sur l’Altarine ; c’est pour cette raison que les sages d’antan avaient pris de lourde responsabilité de fermer l’accès au pays. — Tu as entendu ? murmura le jeune homme. — Oui, souffla Kahena. Tu as vu à quoi ces animaux ressemblaient ? Robin hocha doucement la tête. Quelques rayons de lune filtraient à travers les interstices des volets en bois et perçaient la pénombre de la chambre.
— Domitille et Golane ont l’air d’attendre des amis à eux, mais je n’ai pas très bien compris d’où ils venaient. Ils veulent se rendre ensemble à la capitale, afin de présenter au gouverneur un rapport détaillé sur l’état des frontières, reprit Marpolet. — J’espère que Domitille se montre prudente avec ses dons. Si les gardes du gouverneur apprennent ce dont elle est capable, ils risquent de l’accuser de l’attaque qu’a subie Robin, s’alarma Mallanée. — C’est une vieille femme très intelligente. Elle berne tout le monde depuis des années, elle continuera sans problème. Ce qui m’effraie le plus, c’est l’état du garçon. Il est peu probable qu’il récupère ses facultés, ce sera un miracle s’il ne devient pas infirme. Domitille a fait ce qu’elle a pu, mais visiblement elle a aussi ses limites. Kahena sentit Robin trembler. Elle ignorait s’il s’agissait de tristesse ou s’il avait subitement froid. Des perles de sueur dégoulinaient le long de son front, sa fièvre ne baissait pas. — Tout va s’arranger, tout redeviendra comme avant, murmura la jeune fille pour le rassurer. — Je ne sais pas. Je me sens différent. Marpolet a peut-être raison. Kahena le pinça gentiment comme elle en avait l’habitude lorsque Robin la taquinait. — Je t’interdis de dire ça, contra-t-elle déterminée. Maintenant, tu dois dormir. Et tâche de faire mentir mon père en recouvrant tes forces. Je te rappelle que nous devons chasser les pigeons à l’automne, lorsqu’ils traverseront les terres. Et pour ça, il faudra courir. Robin esquissa un sourire, dévoilant ses dents blanches. Kahena lui planta un baiser sur la joue et sortit de la chambre. Ses parents se turent en la voyant passer à leur hauteur. — Alors ? demanda Kahena. Vous avez trouvé quelque chose ? — Non, rien, mais le soleil était déjà bas quand nous avons commencé à fouiller. Nous continuerons demain. Ne t’inquiète pas, tout ira bien. Bonne nuit, ma chérie, dit Marpolet en embrassant sa fille et en la serrant contre lui. Kahena se glissa dans la petite chambre d’amis et se coucha. Elle referma ses doigts autour de son pendentif et s’endormit aussitôt que ses yeux se fermèrent. Elle était si fatiguée qu’elle sombra dans une nuit sans rêves. Le lendemain matin, l’état de Robin était stable : il avait toujours de la fièvre mais avait pu répondre aux questions du maire. Ce dernier avait fait le déplacement pour s’entretenir avec le jeune homme et déterminer comment s’était déroulée l’attaque. — J’ai senti la menace arriver dans mon dos. Lorsque je me suis retourné, j’ai vu d’étranges créatures humanoïdes. Leur peau était à demi recouverte de fourrure, et certaines d’entre elles portaient des griffes en métal. Elles communiquaient par sifflements, se remémora Robin. — Ont-elles essayé d’établir un contact pacifique avec toi ? lui demanda le maire. — Non. Elles m’ont entouré et attaqué. J’ai foncé sur l’une d’entre elles qui n’a pas pu m’arrêter. Puis elles m’ont poursuivi. — Où étais-tu à ce moment-là ? s’enquit Marpolet. De quel côté de la rive ? — Celui de la frontière. Lorsque j’ai traversé la rivière, les bêtes se sont arrêtées, elles étaient furieuses. Elles n’arrêtaient pas de crier mais n’osaient pas s’approcher de moi. — Merci, mon garçon. Je repasserai demain pour prendre de tes nouvelles. Repose-toi bien, conclut le maire qui rejoignit Marpolet dans la cuisine. Ce dernier lui servit un gobelet d’hydromel et l’homme d’État le but en quelques lampées seulement. Il était clairement nerveux. Kahena se tourna vers la forêt alors que sa migraine revenait, plus forte qu’auparavant.… quelle pagaille sommes-nous ! L’adolescente sursauta. Le maire avait presque crié pourtant personne ne réagissait. — Vous disiez ? demanda Kahena. — Je n’ai rien ajouté ma chère enfant, dit le maire, surpris. Marpolet, si cela ne vous embête pas, je reprendrais bien un peu de votre hydromel. Il est fabuleux. Marpolet s’exécuta, heureux de voir que sa production d’alcool était appréciée par un autre que lui-même. Mallanée n’avait de cesse de le réprimander à ce sujet : elle ne voyait pas l’intérêt de gaspiller tout ce miel pour en faire un breuvage. Kahena tendit l’oreille, comme elle l’avait fait dans la baignoire, la veille. Elle se concentra sur le maire, sans toutefois le regarder fixement au risque de paraître impolie. Mais rien d’autre ne se produisit.