Extrait du livre Le livre interdit
Le livre interdit de Julia Billet aux éditions du Pourquoi Pas
Le livre interdit
Prologue Ce roman, vous allez vite le comprendre, utilise l’écriture inclusive. Cette forme d’écriture vient nous faire réfléchir autrement à ce qui, dans la langue française, marque les inégalités. On nous a appris que « le masculin l’emportait sur le féminin » en grammaire. Eh bien non ! Le féminin et le masculin méritent qu’on les traite sur un pied d’égalité ! Des gens réfléchissent beaucoup à ces questions en ce moment. Moi, autrice aussi, j’y pense et j’ai eu envie d’écrire ce livre avec ce désir de ne pas favoriser un genre plus qu’un autre. Vous allez voir, au début, cela peut être un peu déroutant : mais on s’y habitue vite. Le français est une langue vivante, et être vivant·e, c’est aller de l’avant, c’est bousculer les habitudes, c’est inventer et réinventer le monde. Vous ne croyez pas ? Julia Billet
— Ce livre est interdit, m’a répondu le bibliothécaire sans lever le nez de son ordinateur quand je lui ai donné le titre que je cherchais depuis un moment dans les rayons. Interdit, ça m’a semblé un peu étrange, j’ai pensé avoir mal compris. Alors, j’ai reposé la question. Cette fois, il m’a regardée droit dans les yeux et m’a carrément dit : — Interdit, tu sais ce que cela signifie ? Tu comprends le français ? Je suis restée un moment abasourdie avant de lui demander pourquoi ce livre était interdit. — Il est sur la liste officielle des livres interdits. C’est donc un mauvais livre. Nous avons désherbé les rayons et il a été enlevé. Pour ton bien. Pour votre bien. Pour notre bien à tous.
Ce livre, c’est ma grand-mère qui m’en a parlé. Elle est certaine que je l’aimerai. Et en général quand ma grand-mère me donne ce genre de conseil, je lui fais confiance. Elle me connaît bien. Alors forcément, quand le bibliothécaire m’a répondu que ce livre était interdit, je suis restée... interdite ! J’ai vite compris qu’il n’était guère utile de lui en demander davantage : ce type était désagréable et je l’avais déjà bien trop sollicité à son goût. Je me suis éloignée et j’ai tenté d’aborder un autre bibliothécaire, plus jeune, en espérant que celui-là serait plus aimable et m’aiderait à trouver ce fichu bouquin. — Ce livre est interdit. Et je crois bien que mon collègue vous l’a déjà dit. INTERDIT, vous savez ce que cela veut dire ? — Non, en vérité pas vraiment, lui ai-je répondu un peu agacée mais aussi impressionnée par le ton de sa voix. — INTERDIT, c’est interdit, pas autorisé par la loi, défendu, prohibé, illicite, illégal, condamné, exclu, expulsé. Ça te paraît plus clair ? Je suis sortie de la médiathèque rapidement après ce laïus qui commençait à prendre des allures de jugement dernier. À bien y réfléchir, je me rends compte que je n’ai jamais vu ces deux types ; pourtant, pas faute de fréquenter cette bibliothèque. J’ai commencé avec les bébés lecteurs, il y a plus de treize ans et depuis, j’ai l’habitude de venir emprunter des livres et des jeux. Non seulement je n’ai jamais vu ces deux olibrius mais je n’ai croisé personne d’autre de ma connaissance. Comme si on avait remplacé toustes les salarié·es, d’un coup. Est-ce que cela pourrait être une grosse blague, un truc pour la télé où des comédien·nes montent des scènes improbables pour faire croire aux passant·es que le monde a basculé dans l’absurdité ? Je voudrais bien y croire. Malheureusement, j’ai bien peur de nager en pleine réalité. Depuis les dernières élections présidentielles, il se passe des trucs inquiétants et cette histoire de livre interdit pourrait bien en faire partie.
Évidemment, celle avec qui j’ai tout de suite eu envie d’en parler, c’est ma grand-mère, Lili. Je l’ai appelée et elle m’a proposé de la rejoindre au café où elle était en train de rêvasser. Elle m’a commandé un chocolat avant même que j’aie ouvert la bouche et je me suis assise en face d’elle pour lui raconter ce qui venait de se passer. Le serveur, quand il a déposé ma tasse, m’a chuchoté quelques mots. Je l’ai fait répéter, parce que je n’avais pas compris. — Parlez moins fort, s’il vous plaît, a-t-il soufflé avant de me tourner le dos. Ma grand-mère a haussé les sourcils et a pincé sa bouche pour tchiper, ce truc qu’elle fait depuis toujours quand elle n’est pas d’accord ou mécontente. Ça m’a fait sourire : sûre qu’elle aurait clôturé comme ça la conversation avec les deux bibliothécaires. Tchip. Tchip. Je n’ai pas sa présence d’esprit : je n’arrive jamais à réagir comme il faudrait au bon moment. C’est toujours plus tard que je trouve la repartie ou que je me rends compte que j’aurais dû réagir plus fort, plus intelligemment. J’ai toujours deux trains de retard et je trouve ça nul. — Ma pauvre Ana, m’a dit ma grand-mère, c’est seulement le début. Interdire ce livre... Quelle connerie ! À quand le grand feu sur la place publique pour un bel autodafé ? Il faudra que je te montre un vieux film de Truffaut, Fahrenheit 451, tu verras à quoi tout cela risque de nous mener. C’est l’histoire d’un monde où les pompier·es brûlent les livres interdits. Tu vois le genre ? Un monde à l’envers où ce sont les pompier·es qui sont payé·es pour aller embraser les rues et les maisons. Mais pour ce qui est de ce livre, je dois l’avoir quelque part au grenier. Pour le moment, pas de visite des pompier·es, je vais le retrouver. Tu éviteras juste de le lire à l’extérieur. On ne sait jamais. Pas question de se laisser faire mais malgré tout, ces gens sont dangereux, il va falloir être prudentes. Quand je suis rentrée à la maison, j’ai raconté mon histoire à mes parents. Iels m’ont conseillé de ne plus aller à la médiathèque, en me proposant de piocher dans leur bibliothèque à ma guise.
J’ai bien senti que tout cela les contrariait. Quand j’ai rejoint ma chambre, je les ai entendu·es discuter. Je n’ai pu m’empêcher de ressortir discrètement pour les écouter en cachette. Le genre de truc que je fais de temps en temps. Toustes les deux ont cette manie de penser que je suis encore trop petite pour comprendre et ça a le don de m’agacer. Donc, quand je veux savoir ce qui se trame dans la maison, j’écoute aux portes. C’est comme ça que j’ai appris, il y a deux ans, que maman avait perdu l’embryon qu’elle avait dans le ventre depuis à peine deux mois. J’aurais pu avoir un frère ou une sœur mais ça ne s’est pas fait. Et mes parents me l’ont caché. C’est à force d’entendre maman pleurer que je les ai espionné·es. Comme si je n’étais pas capable d’entendre que maman avait fait une fausse couche ! Comme si ce n’était pas plus flippant de la voir pleurer sans comprendre... Quand je serai parent, je me promets de ne jamais oublier que les ados et même les enfants en savent bien plus sur le monde qu’on ne se l’imagine en vieillissant. Et j’espère bien ne jamais oublier cette promesse. Je me suis donc faufilée dans le couloir pour les écouter : iels se sentent manifestement bien plus libres quand je ne suis pas dans les parages. C’est maman qui était la plus remontée : — Ta mère est bien gentille mais va falloir qu’elle arrête de mettre des trucs dans la tête d’Ana. Le monde est en train de changer. Et ça devient dangereux. Ça ne fait pas six mois avec ce nouveau gouvernement et tu vois tout ce qui se passe déjà. Entre celles et ceux qu’on renvoie dans leurs pays sans se demander si iels seront torturé·es, emprisonné·es ou même tué·es à leur retour, et tous ces gens qui n’ont aucune honte à tenir des propos racistes, homophobes, antisémites, sans oublier tous ces mecs qui n’ont plus de gêne à dire des femmes qu’elles feraient mieux de laisser le boulot aux hommes et de rentrer à la maison torcher les gosses ! Et ces interdictions de livres maintenant... C’est horriblement angoissant. Et ce n’est pas Ana, à quatorze ans, qui va changer le monde. Mieux vaut qu’elle fasse ce qu’on nous dit de faire, en attendant que le monde retrouve toute sa tête.
On interdit des livres, eh bien, qu’elle lise autre chose et surtout qu’elle n’aille plus à la médiathèque se faire remarquer. Ce n’est pas possible que ça dure longtemps, je ne peux pas y croire. Mon père n’a rien dit, le silence s’est installé. Je pense qu’il l’a prise dans ses bras. J’ai préféré rentrer dans ma chambre avant que les choses ne dégénèrent... Je me demande si le livre que je lis en ce moment est sur la liste officielle. J’espère. Même si je ne vois pas pourquoi il le serait. Quoique. Une dystopie qui ressemble de plus en plus à notre monde... Bien sûr que ça ne passerait plus. Je l’ai eu à Noël dernier. Avant le basculement. Pas question de le lâcher avant la fin. Qui sait si un de ces jours un·e pompier·e ne va pas débarquer à la maison pour me le confisquer ? Lisa, Luc et moi, on fait une sorte de club des trois. On se connaît depuis la maternelle et à l’âge de six ans, nous nous sommes fait un serment. Nous étions au fond de mon jardin, dans la cabane sous le marronnier et c’est Lisa, la plus délurée de nous trois, qui a lancé la formule magique : « Croix de bois, croix de fer, on s’ra toujours trois sur le planisphère ». Nous avons posé nos poings sur nos poings et nous l’avons répété trois fois. Depuis, nous sommes uni·es, pour le meilleur et pour le pire. Cela ne veut pas dire qu’on ne se dispute pas de temps en temps. Cela ne veut pas dire non plus que nous n’avons pas d’autres ami·es, chacun·e de notre côté. Mais nous savons que les deux autres sont là et seront toujours là en cas de pépins et aussi en cas d’aventures à partager.


























