Extrait du livre Le Sanctuaire de Nienor - Braconnage à Saline
Le Sanctuaire de Nienor - Braconnage à Saline de Lenia Major et Cyril Nouvel chez MAGE Editions
Le Sanctuaire de Nienor - Braconnage à Saline
Chapitre 1 Nienor sortit sur le seuil de son logis. Sous le ciel rougi par les premières lueurs de l’aube, elle baissa les yeux pour contempler son domaine. Toute la colline, vestige d’un volcan éteint, abritait le Sanctuaire. Les arbres, qui bruissaient du réveil des animaux, cachaient la ville en contrebas. Elle savait qu’à cette heure, les premières charrettes des maraîchers et des paysans faisaient résonner les pavés, éveillant les habitants et les marchands de Gemme. Le boulanger vendait déjà ses petits pains chauds, mais les volets des tailleurs, du sabotier ou du luthier étaient encore tirés. Quant à la taverne, Jordal en fermait-il jamais la porte ? Bientôt, Kirez ferait sonner la grosse cloche du portail et livrerait les fruits et les légumes invendus de la veille.
Elle termina de boutonner son gilet de cuir marqué de craquelures et de longues griffures. Autrefois, son père aurait été horrifié de la voir accoutrée ainsi. Des chausses de lin et de laine mêlés, renforcées de cuir aux genoux et aux fesses, s’enfonçaient dans de hautes bottes tachées de boue. Une chemise à lacet, vaguement grise, débordait de son vieux gilet préféré, assoupli et décoloré par les frottements. L’application de graisse de phoque lui ajoutait un parfum très éloigné de celui de la roseraie maternelle. Des vêtements d’homme sur un corps pourtant joliment féminin. Des habits de palefrenier, même pas de chevalier. Désormais, Nienor ne quittait son île pour rendre visite à ses parents que deux fois l’an. Elle s’efforçait alors, durant quelques jours, d’enfiler robe et jupons, mais refusait catégoriquement de s’étouffer avec un corset. Elle ne voulait donner aucune raison à la cour de s’indigner, aucune raison à sa mère, la douce Ydrille, de rougir de honte. Elle ne maîtrisait cependant pas toujours ses longues enjambées et ses mouvements amples, plus adaptés à arpenter le parc et soulever les bottes de paille. Nienor prit une profonde inspiration et sourit. Elle devinait le port au balancement des grands mâts des navires marchands amarrés aux quais, entre les barques des pêcheurs. Elle plissa les yeux, espérant déjà apercevoir le bateau qu’elle attendait. Une journée radieuse, voilà ce qui s’annonce, songea-t-elle. Colson sera là avant midi, avec le nouveau pensionnaire. J’ai hâte de le découvrir. Dans quel état nous le livrera-t-il ? Sa lettre disait « affaibli, maigre, mangé par la vermine, mais rien que tu ne puisses résoudre ». Elle descendit les trois marches de granit, ignora l’allée de gravillons blancs, foula l’herbe mouillée de rosée pour longer sa maison aux colombages noircis par les ans, sauta par-dessus la clôture et attrapa l’anneau retenu par les dents d’un tigre. Elle n’eut pas le temps de le faire claquer que la porte s’ouvrait déjà, l’entraînant vivement. — Je t’ai eue ! s’esclaffa le jeune homme à l’épaisse tignasse acajou ramassée dans un catogan. Il guettait depuis quelques instants l’arrivée de la jeune fille. — Tu n’as que ça à faire, m’attendre derrière la porte pour m’arracher le bras ? râla Nienor en se massant l’épaule. — Ne joue pas à la princesse. Pas avec moi, s’il te plaît ! Je t’ai vue attraper les cors d’un triancerf qui faisait quatre fois ton poids pour le coucher par terre...
— Cher Calen, je suis princesse ! Si tout le reste de l’île Saline l’oublie, il est bon que, parfois, au moins une personne s’en souvienne. — Se souvienne de quoi ? s’immisça un garçon d’une douzaine d’années. Avec ses cheveux argentés, ses joues rouges et ses yeux ambrés, personne ne pouvait douter qu’il soit un vrai Salinois. Mains sur la barrière entourant la maison de Calen, il souriait à pleines dents. Il espérait une anecdote croustillante, qu’il pourrait colporter dans tout Gemme grâce à sa nombreuse famille. — Qu’il faut changer toutes les litières des fennecs de lune aujourd’hui ! Je suis ravie que tu demandes, Brin, je cherchais un volontaire. Comment se fait-il que tu sois déjà ici ? Tu as encore dormi dans le foin ? — Pas envie de descendre hier soir... expliqua laconiquement le garçon. — Pauvre Brin, soupira Calen, ta curiosité est si mal récompensée. Te voilà occupé pour la matinée. Mais, contrairement à Nienor, j’ai bon cœur. Si tu te dépêches, tu pourras nous accompagner au port, quand Colson débarquera. Tu seras un des premiers à découvrir le mâle lainross. Penses-tu qu’il fera instantanément craquer notre femelle ? Nienor et Calen rejoignirent le garçon dans l’allée et refermèrent le portillon derrière eux. Ils empruntèrent, comme tous les matins, le sentier qui les menait vers l’est. — Gonda n’est pas du genre à tomber amoureuse au premier regard, grimaça Brin. Je crois qu’il a intérêt à être patient... et assez rapide pour éviter ses charges intempestives. Elle a la corne leste. Calen éclata de rire.
— Il est vrai qu’elle a quasiment arraché tes chausses, la première fois que tu as pénétré dans son enclos. Nienor se joignit au rire communicatif de son ami, au souvenir de cette anecdote, amusante pour eux, très embarrassante pour Brin. — Elle t’a laissé en caleçon et tremblant comme une feuille. J’ai cru que tu ne remettrais plus jamais les pieds au Sanctuaire. — C’est la faute de Seph. Il m’a envoyé lui porter des bananes, sans me prévenir que leur odeur la rendait folle de gourmandise. Si j’avais su, je lui aurais donné les fruits tout de suite. Je n’aurais pas couru dans tous les sens pour chercher un arbre auquel grimper, en pensant qu’elle était enragée et voulait m’écrabouiller ou m’encorner ! Pendant que je croyais ma dernière heure arrivée, ce crétin de Seph se roulait par terre de rire. — Considère cela comme un rite de passage. Seph aime taquiner, mais il n’est pas méchant. Il savait que Gonda est une goinfre, mais qu’elle n’a pas de malice. Le garçon hocha la tête, à moitié convaincu et quelque peu rancunier. — Oui, en attendant, espérons que le nouveau sent plus l’artichaut que la banane. Vous avez prévu de le mettre où ? — Pour l’instant, en quarantaine. Dès que Colson l’aura débarqué, comme tous nos autres arrivants, il restera au port, dans la halle aux chevaux. Jaq lui a préparé une stalle, nous l’observerons durant quelques jours avant de le monter au Sanctuaire. Il a été récupéré dans la Cité Ocre. Nous avons eu de la chance que Colson y fasse une étape pour remplir ses cales de pastèques, d’agrumes et de sable. Il l’a repéré au milieu d’un troupeau de dromadaires et a décidé de l’acheter avant même que je lui aie donné mon accord. Les marcheurs du désert qui l’ont capturé et conduit en ville l’auraient vendu à n’importe qui, pour peu qu’ils en tirent un bon prix. Ici, le lainross sera en sécurité. Avec un peu de chance, il trouvera Gonda assez séduisante pour lui faire des tonnes de bébés. Il en reste si peu à l’état sauvage ; c’est une chance extraordinaire de pouvoir réunir un mâle et une femelle de cette espèce. — Des tonnes, c’est le mot juste, plaisanta Brin. Au loin, des aboiements retentirent. Nienor siffla et les jappements cessèrent. Deux grands loups barbus, si hauts sur pattes que leurs têtes atteignaient la poitrine de Calen, sortirent du couvert des pins maritimes. Ils se jetèrent sur les trois compagnons, bondissant autour d’eux, retroussant les babines en d’étranges sourires.
Chaque matin, ils leur faisaient fête, comme s’ils les avaient quittés il y a un an et non la veille, au coucher du soleil. — Noir, Blanche, doucement, les réprimanda Nienor. La nuit a été calme ? Vous avez bien patrouillé. Assis, maintenant ! Elle tira de sa poche une poignée de biscuits qu’elle jeta en l’air. Les énormes mâchoires claquèrent sur les friandises et les firent disparaître sans même les mâcher. Les loups s’ébrouèrent, secouant leur pelage dru, ébène pour le mâle, crème pour la femelle. Les flancs creux, le dos arrondi, la queue fine, les muscles parfaitement dessinés, tout en eux était taillé pour la course à travers les steppes, à la poursuite des lièvres ou des mouflons. — Direction la Glacière, pour votre vrai petit déjeuner. Brin, tu files chez les fennecs ? Calen, qu’as-tu prévu ? Le jeune homme écarta le museau de Noir qui cherchait, au coin de ses lèvres, une miette de pain ou une trace de miel. — Je vais accueillir l’équipe, vérifier nos réserves et jeter un œil chez les lapillons. Une des femelles s’arrache les poils depuis quelques jours. Elle prépare un nid. Je préfère vérifier que les autres ne l’embêtent pas, afin qu’elle puisse mettre bas tranquille. Certaines femelles sont si jalouses qu’elles s’attaquent aux nouveau-nés. Si je sens une agressivité entre elles, j’isolerai notre future maman. — Sage décision. Retrouvons-nous à l’heure du déjeuner. Peut-être aurons-nous déjà un message de Colson. Nienor, Calen et Brin se séparèrent, heureux d’accomplir leurs tâches journalières au service des animaux du Sanctuaire. Ils étaient aussi très impatients de découvrir celui qu’ils allaient devoir intégrer en douceur dans un environnement inconnu, après qu’il avait été arraché à son milieu et transporté à des centaines de lieues de la Savane du Foehn.
Chapitre 2 Nienor longea le parc des toisicornes. Les chèvres au pelage duveteux strié de pourpre jouaient sur les rochers. Elles sautaient et entremêlaient leurs cornes torsadées. Daelia, la soigneuse des herbivores des terres du nord, leur donnerait bientôt leur ration de foin frais. Elle les contourna vers le sud et s’enfonça dans la forêt pour gagner la grotte fraîche où l’on entreposait la viande des carnivores. Blanche et Noir restaient collés à ses bottes, imaginant leur repas saignant. Dans la nature, jamais deux loups barbus n’auraient ignoré un troupeau de toisicornes. Ils auraient bondi par-dessus la clôture et fait un carnage en quelques secondes. Les toisicornes, quant à elles, auraient paniqué et pris la fuite depuis longtemps en percevant l’odeur des prédateurs. Mais ici, Blanche et Noir faisaient partie du quotidien bienveillant, comme tous ceux qui travaillaient à maintenir en vie les espèces qu’abritait le Sanctuaire. D’humeur taquine, Blanche donna un coup de patte dans les jambes de la jeune fille et manqua de la faire tomber. Puis elle se plaça face à elle, pattes avant allongées, prête à jouer. Aussitôt, Noir bondit en jappant autour d’elles. — Vous savez que j’ai du travail ? Vous n’êtes pas un peu grands, maintenant, pour vous comporter comme des chiots mal élevés ? Ignorant sa remarque, les loups entamèrent une course folle. À chaque passage près de Nienor, ils attrapaient entre leurs crocs le bout de sa manche pour la faire tourbillonner. La jeune fille se laissa gagner par leur folie et rit aux éclats, les poursuivant à son tour, saisissant une touffe de poils ou leur queue, lorsqu’elle y parvenait. Enfin, hors d’haleine, elle s’accroupit. Le spectacle fascinait une famille de gazelles paons, œil rond et pelage tacheté d’ocelles bleues, interrompues dans leur rumination. Les loups vinrent se coucher de part et d’autre de la princesse. Elle leur gratta énergiquement le cou.
Pour la remercier de cette délicate attention, ils alternèrent mordillements, grognements de bonheur et grands coups de langue. Nienor se releva, s’épousseta, fit la moue en découvrant les bords de sa chemise troués et imprégnés de bave brune. — Allez, on se dépêche ! À table, les louveteaux ! Quelques pas plus loin s’ouvrait une grotte couverte par une végétation dense. Comme chaque matin, à l’entrée, Nienor alluma la torche imbibée d’huile de lin, la ficha dans le trou de la brouette et s’enfonça dans les profondeurs de la colline volcanique. La lueur de la flamme éclairait le tunnel plongeant et faisait parfois scintiller des éclats de quartz dans les roches brunes ou roussâtres. Elle bifurqua sur la droite, débouchant dans une salle voûtée, où la température demeurait proche de 10 °C, été comme hiver. Noir et Blanche salivaient déjà, excités par l’odeur doucereuse qui s’élevait des bacs de bois. Deux fois par semaine, l’abattoir livrait des carcasses de moutons, des poulets, des abats de porcs et des petits bœufs courts sur pattes élevés sur Saline. Les poussins servaient à nourrir les rapaces et les serpents. Nienor fronçait toujours le nez en prélevant le repas des
























