Extrait du livre Les cheveux dans les yeux
Les cheveux dans les yeux de Coralie Crus et Charlotte Pirotais aux éditions Kilowatt
Les cheveux dans les yeux
Chapitre 1 Ça a commencé après la naissance de ma sœur. Entre le déménagement, le nouveau travail de mes parents et l’arrivée du bébé, personne ne s’est préoccupé de ma tignasse. Même pas moi ! Et puis un jour, mamie est venue nous rendre visite et s’est exclamée en me voyant :
– Oh, mais que tu es beau comme ça ! Ça te va bien cette longueur. Maman m’a regardé avec étonnement : – Ben oui, tiens, ça te va bien les cheveux longs ! Je l’ai trouvée gonflée quand même : on vit sous le même toit, mais c’est comme si elle me voyait pour la première fois. Papa a ri en disant que je ressemblais à un chanteur de hard-rock. Il m’a même montré des vidéos de concerts. Tous ces messieurs qui bougeaient leur tête en rythme, les cheveux dans les yeux, c’était trop rigolo. On aurait dit qu’ils avaient un rideau devant la figure ! Et je n’y ai plus pensé de la journée. Mais au moment de mettre mon pyjama, je me suis regardé dans le miroir et ce que j’y ai vu m’a bien plu : mes boucles brunes descendaient jusqu’à mon menton. C’était joli et doux entre mes doigts.
Et puis Eliott aussi avait les cheveux longs. Alors je n’avais pas envie de couper les miens. Eliott, c’est mon meilleur ami. Enfin… c’était. Il est aussi blond que moi je suis brun. Il a les cheveux tout raides, alors que les miens sont presque frisés. Avant, dans la rue, on nous prenait pour des jumeaux. Tout ça parce qu’on avait la même taille et des cheveux longs tous les deux. Des fois, je trouve que les gens sont un peu bêtes : avec Eliott, on ne se ressemble pas du tout. Aucune chance pour qu’on soit frères. Encore moins jumeaux ! Mais comme on me prenait aussi pour une fille dès que je mettais un pied dehors, j’ai vite arrêté de me préoccuper de l’avis des passants. Un jour, à la boulangerie, la vendeuse s’est penchée vers moi et a dit : – Est-ce que cette charmante demoiselle voudrait des chouquettes ? Les chouquettes, moi, j’adore ça, alors je ne me suis pas fait prier ! Mais je lui ai quand même répondu : – Avec plaisir ! Le charmant jeune homme vous remercie ! La vendeuse est devenue blanche, puis rouge. Elle a regardé mes parents de travers, gênée, ou vexée d’avoir été reprise par un poids plume. Mais avec Eliott, on ne parlait pas de nos cheveux. À vrai dire, on s’en fichait même un peu. On préférait jouer aux chevaliers ou faire des dessins qu’on signait tous les deux. Dessin : Tiago, coloriage : Eliott. Dessiner ensemble, on adorait ça. Même à l’école, on se retrouvait pendant la récréation pour terminer nos projets du moment.
On cachait nos crayons dans nos poches avant de sortir. Une fois, il faisait tellement chaud qu’on n’a pas pu prendre de veste. Alors on a même rangé nos crayons... dans nos slips ! Mais la maîtresse s’en est vite rendu compte. Et là, ça a chauffé ! – Punition ! a-t-elle hurlé, rouge comme une tomate. Eliott a dit que c’était son idée. Ça n’a rien changé, mais c’était quand même sympa de sa part de se sacrifier pour moi. J’aurais voulu avoir le temps de faire pareil. Parce qu’Eliott et moi, c’est à la vie à la mort. Enfin… c’était. Jusqu’à cette année. Chapitre 2 À la rentrée, les parents sont toujours stressés. C’est idiot parce que découvrir sa nouvelle maîtresse, ses nouveaux camarades et changer de classe est déjà suffisamment préoccupant comme ça. Pas la peine d’en rajouter.
Et cette année, la grande obsession de maman, ce sont mes cheveux. Chaque fois qu’elle me croise dans la maison, elle passe ses doigts dans ma chevelure. – Ils ont vraiment beaucoup poussé pendant les vacances, soupire-t-elle, tu ne veux pas qu’on les coupe ? – Non, merci. Elle hésite un instant, puis reprend : – Tu sais, cette année c’est sérieux, je ne voudrais pas que tu sois en difficulté en classe parce que tu as les cheveux dans les yeux. Et puis, tu es un peu grand maintenant pour avoir une chevelure aussi longue. Ah, parce que les chanteurs de hard-rock de papa, ils sont petits, peut-être ? Et tonton Francis, il a bien les cheveux longs, et personne ne lui dit rien, à lui ! Mais maman continue : – D’ailleurs, souviens-toi, en fin d’année dernière, certains de tes copains avaient commencé à se moquer de toi... Je ne voudrais pas que ça se reproduise. C’est vrai que Bertrand Coudrier (dit le Grand Coudrier parce qu’il fait une tête de plus que tout le monde) et cet idiot de Noam s’en étaient donné à cœur joie en nous traitant, Eliott et moi, de « Boucles d’or » ou encore de « princesse Raiponce ». Ça m’avait un peu vexé, mais soyons clairs : je n’ai rien contre Raiponce. C’est juste que je n’ai pas du tout l’âme d’une princesse. Eliott, lui, avait été blessé par ces remarques et j’avais bien senti que, depuis, il m’évitait un peu. Mais bon, le Grand Coudrier et sa bande ne sont pas mes copains, alors leur avis, je m’en moque.
Seulement, le jour de la rentrée, quand je retrouve Eliott devant l’école, il a une toute nouvelle dégaine : – Tiens ! T’as coupé tes cheveux ? lui dis-je. – Ben non ! Ils sont tombés tout seuls ! me répond-il. On se regarde et on éclate de rire. Eliott n’a pas juste les cheveux courts. Ils sont presque rasés. Avec des petits dessins plus clairs sur le crâne, là où les cheveux sont encore plus courts. Je trouve que ça fait joli. Et en même temps, quelque chose s’inquiète dans mon cœur. C’est alors que le Grand Coudrier et ses copains s’avancent vers nous : – Salut princesse Raiponce, me lance-t-il d’un air goguenard. Salut Eliott ! Sympa ta nouvelle coupe ! Trop stylés les dessins, siffle-t-il, admiratif. On fait un foot à la






















