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Les chiens sauvages de Sibérie

Les chiens sauvages de Sibérie

13-18 ans - 67 pages, 28236 mots | 3 heures 24 minutes de lecture
© Rêves bleus - Éditions d’Orbestier, 2001, pour la 1ère édition - tous droits réservés

Les chiens sauvages de Sibérie

13-18 ans - 3 heures 24 minutes

Les chiens sauvages de Sibérie

Au cœur de la Sibérie, Dmitri 16 ans, Tchétchène, est prisonnier dans un goulag. Son seul espoir : s’échapper pour retrouver son pays natal, une amie d’enfance, et de la poudre d’or laissée par son père. Avec Alexeï, ils vont mettre leur projet à exécution. C’est la traque, la peur, et la lutte de chaque instant pour survivre dans les immenses forêts d’Asie centrale au milieu des chiens sauvages. En prenant modèle sur eux et sur leur chef Zarko, ils vont trouver le courage de se battre et de vivre des moments terribles pour tenter de rejoindre leur pays et la liberté. 

"Les chiens sauvages de Sibérie" vous est proposé à la lecture version illustrée, ou à écouter en version audio racontée par des conteurs et conteuses. En bonus, grâce à notre module de lecture, nous vous proposons pour cette histoire comme pour l’ensemble des contes et histoires une aide à la lecture ainsi que des outils pour une version adaptée aux enfants dyslexiques.
Du même éditeur :

Extrait du livre Les chiens sauvages de Sibérie

Les chiens sauvages de Sibérie de Armand Toupet aux éditions Rêves bleus


Chapitre I – Une gorgée, Dmitri Peskov? L’adolescent leva les yeux, dévisagea le grand Mongol qui lui tendait une tasse de faïence aux bords ébréchés. Elle était pleine aux trois-quarts d’un liquide aussi clair et limpide que de l’eau mais qui dégageait une odeur forte et légèrement parfumée. – Non, merci Alexeï Ossipovitch, je ne préfère pas. – Rien qu’une petite, pour faire voir que tu deviens un homme. – Pas besoin de ton poison pour ça. Le jeune garçon avait encore un visage d’enfant avec des cheveux blonds et des yeux couleur de ciel pur. L’autre éclata de rire. Se tournant ensuite vers les deux hommes assis près de lui sur un banc de bois, il leva sa tasse pour les inviter à l’imiter et but d’un trait ce qu’elle contenait. Ils appelaient ça de l’eau de feu et l’obtenaient en distillant dans un minuscule alambic de leur confection des pommes de terre et des fruits de la taïga, le tout préalablement fermenté durant des mois. Un alambic qu’ils cachaient sous le parquet de leur baraque pour le soustraire aux fouilles de leurs gardiens. C’était le seul plaisir que les prisonniers pouvaient se procurer. Depuis l’avènement de Brejnev, la discipline était devenue moins sévère que du temps du redouté Staline. On était au “Camp de redressement par le Travail” de Nadjirov, à seulement quelques kilomètres de la ville de Namtsi. Tout près, cou lait la Léna, ce grand fleuve qui traverse une partie de la Sibérie pour aller se jeter à l’autre bout de la terre dans la mer de Laptev où règne, neuf mois sur douze, un froid inimaginable. Il s’agissait d’un petit goulag avec pas plus de trois cents “pensionnaires” en permanence. La misère y était plus supportable que dans les grands où s’entassaient des milliers de détenus. Ceux qui y vivaient, prisonniers et gardiens, s’en félicitaient et faisaient ce qui était en leur pouvoir pour ne pas être transférés un jour dans un autre camp. La plupart des prisonniers étaient de vieux détenus politiques condamnés à des peines de prison dépassant les vingt ans. Certains devaient y demeurer à perpétuité. Dmitri n’avait que seize ans. Seize ans et une condamnation à cinq ans de “redressement par le travail”. Il avait insulté et frappé le policier qui venait d’abattre son père d’un coup de fusil en pleine poitrine. Pourtant, celui-ci se rendait à son poursuivant en levant les mains en l’air. Toute une tragédie.
Une tragédie qui remontait à l’année 1945. À cette époque, Staline avait fait déporter une grande partie du peuple Tchétchène vers la Sibérie, tout près des rives de la Léna. 25 kg de bagages et l’abandon du reste. Il ne leur pardonnait pas d’avoir collaboré un moment avec les armées allemandes. Il faut dire que les Tchétchènes ont toujours considéré les Russes comme des envahisseurs. Le père de Dmitri avait dix ans quand l’ordre de déportation était arrivé. Ainsi que ses parents, il s’était chargé d’un sac à dos plein jusqu’à la gueule et avait dit adieu à tout ce qu’il aimait. Entassés dans des wagons à bestiaux, ils avaient roulé des jours et des nuits dans des conditions effroyables pour arriver enfin dans un petit village où des baraques en bois leur étaient réservées. Une mine d’or récemment découverte les attendait. Ils travaille- raient à fouiller le sol pour en extraire les poussières d’or et parfois des pépites de belle importance. La discipline serait très stricte et le moindre vol serait puni d’emprisonnement, voire de peine de mort. Dmitri s’était allongé sur sa paillasse et songeait à son existence passée. Il était né dans ce petit village de Novominsk où son père était arrivé quinze années auparavant. II s’agissait d’une sorte d’oasis au milieu de la taïga. Dans cette forêt immense, véritable jungle, vivent des ours, des loups, parfois des tigres et toutes sortes d’autres animaux. Il existe aussi des hordes de chiens sauvages qui ont choisi la liberté plutôt que l’asservissement à l’homme. Après être allé à l’école comme tous les enfants de son âge, il était entré à la mine dès ses douze ans. Là, il avait fouillé le sol à la recherche de l’or qui contribuait à la richesse de l’URSS. Mais, durant toutes ses jeunes années, il avait été élevé dans le culte du pays perdu, aussi bien par son père Nicolas Peskov que par sa mère Galina Peskova. Un jour, son père lui avait dit : – Dmitri, je vais te confier un secret mais, auparavant, il faut que tu me jures que tu n’en parleras à personne. Il y va de notre vie à tous les trois. L’enfant s’était frappé la poitrine par trois fois et avait dit solennellement : – Foi de Tchétchène, père, je te le jure. « Foi de Tchétchène! » Nicolaï Peskov n’avait pu s’empêcher de sourire devant l’affichage de cette fierté. Il avait ensuite poursuivi sa confidence. – Tu sais qu’avec ta mère nous caressons depuis longtemps l’espoir de quitter ce pays qui n’est pas le nôtre. Nous aimerions aller finir nos jours là où nous sommes nés : au pied des montagnes du Caucase et à moins de cent kilomètres de la mer Caspienne. La mer! Dmitri, tu ne peux pas te l’imaginer. Elle est immense, changeant de couleur suivant le temps, belle et douce ou bien furieuse et méchante selon son humeur du jour. – Moi aussi, j’aimerais bien connaître la mer de
notre pays, avait-il répondu. – Eh bien, avait repris son père, ce jour est peut-être proche. J’ai fait la connaissance d’un homme qui conduit un de ces camions qui viennent chercher du bois de la taïga pour le livrer au port d’Okhotsk. Nous sommes devenus des amis. Je lui ai fait part de notre secret et par son intermédiaire, j’ai obtenu des passeports pour nous trois à un autre nom. – Des passeports? – Oui, grâce à un peu d’or. Dmitri n’avait pas demandé à son père comment il avait réussi à subtiliser de l’or, alors que les ouvriers étaient minutieusement fouillés à chaque sortie de la mine. Il l’avait deviné depuis longtemps. Il lui suffisait seulement d’avaler presque chaque jour un petit nombre de paillettes qu’il retrouvait le soir ou le lendemain en lavant ses excréments. Le procédé n’était pas agréable, mais il était efficace et presque sans danger. Ainsi, avec le temps, le “mangeur d’or” arrivait à se constituer un joli trésor. Hélas, le plan si minutieusement préparé avait échoué tragiquement. Le chauffeur de camion avait trahi celui qui le considérait comme son ami. Le jour prévu pour le départ, c’était des policiers qui s’étaient présentés. Dans la confusion, tandis que son père se rendait en levant les bras après avoir tenté de fuir, l’un d’eux l’avait abattu d’une balle en pleine poitrine. Dmitri avait alors senti une rage folle monter en lui. Saisissant un morceau de bois se trouvant à sa portée, il s’était rué sur l’homme et l’avait proprement assommé. Peut-être l’aurait-il tué si les autres policiers n’étaient pas intervenus. Le tribunal avait tenu compte de son jeune âge et aussi des circonstances qui l’avaient poussé à agir de la sorte. Il l’avait condamné seulement à cinq ans de “redressement par le travail”. Il était arrivé au camp de Nadjirov presque un an auparavant. Il lui en restait quatre à subir. Seulement, depuis quelques mois, il avait décidé qu’il en serait autrement. « Foi de Tchétchène », avait-il juré en lui-même, je vais leur montrer que je ne suis pas un pleutre. Je m’évaderai à la première occasion venue. Comme les chiens sauvages qui ont fui l’esclavage, j’irai vivre dans la taïga. Je laisserai passer le temps. Quand on ne me recherchera plus, je reprendrai le rêve de mon père, je partirai vers ma véritable patrie au pied des montagnes du Caucase. L’exploit pouvait paraître impossible, mais il possédait une carte maîtresse. Il s’agissait de l’or amassé par son père. Les policiers ne l’avaient pas trouvé et lui seul savait qu’il était caché dans un trou au pied d’un vieux saule poussé sur la rive de l’Amga. À cet endroit, il n’est encore qu’un ruisseau d’un mètre de largeur coulant au milieu des cailloux. Dmitri se redressa et s’assit sur le bord de sa couche, les jambes pendant dans la travée. Il regarda autour de lui. La baraque était grande et comportait
deux rangées de lits à étages. Le plus bas se trouvait à cinquante centimètres du sol. L’autre, au-dessus, était si près du plafond qu’on pouvait tout juste s’asseoir sans le toucher de la tête. Il préférait celui du haut. En dessous, on recevait toujours sur le visage de la poussière ou des débris de toutes sortes quand l’habitant de l’étage supérieur se tournait sur sa paillasse. Entre les deux rangées, au beau milieu de la baraque, trônait un énorme poêle dont les briques s’élevaient jusqu’aux solives. De chaque côté, des longues tables avaient été installées ainsi que des bancs de bois. Les prisonniers s’y asseyaient quand on apportait le repas du soir qui était en fait le plus important de la journée. Celui du midi était pris sur le lieu de travail et constituait presque chaque jour en un hareng fumé et un morceau de pain noir. Parfois, pour varier l’ordinaire, on leur donnait un hareng seulement salé et non fumé. Les harengs ! Ils en étaient tellement dégoûtés qu’ils en rêvaient. Soudain, un brouhaha général se créa dans la baraque. Les hommes se levaient de leur lit, se pressaient dans les travées, puis se dirigeaient vers l’allée centrale où se trouvaient les tables. On entendait le bruit des pas, celui des gamelles de fer et des cuillers. Le Mongol qui couchait au-dessous de Dmitri se mit debout à son tour et tapota amicalement le genou du jeune garçon. – Allez viens, petit, il est l’heure de la soupe. Il était grand, les épaules un peu voûtées, mais on voyait qu’il avait dû être doté d’une force hors du commun. Son visage rond au teint jaune avec des yeux légèrement bridés, s’éclairait en permanence d’un sourire sympathique. Il s’était pris d’amitié pour Dmitri qu’il considérait un peu comme son fils. Un jour, il lui avait confié qu’il avait un garçon dans son lointain pays de Mongolie, un garçon de seize ans qui se nommait également Alexeï. Sans doute qu’il ne le reverrait jamais. – Je viens, Alexeï, répondit Dmitri. Il sauta à bas de son lit. À ce moment, un bruit couru dans la baraque, colporté de bouche à oreille : c’est de la morue! Un bruit manifeste de contentement. Parfois le dimanche, comme c’était le cas, on leur en servait au repas du soir avec des pommes de terre. On ne la ménageait pas, contrairement à la viande et le manger était épais et nourrissant. Tous s’en régalaient à l’avance. Le jeune Tchétchène et son ami le Mongol allèrent se placer derrière les autres prisonniers qui faisaient la queue tout près du grand poêle. Deux détenus venaient d’apporter un baquet de bois contenant la nourriture. Une odeur un peu acide de poisson s’en dégageait et gagnait les narines de ceux qui attendaient. Sous la surveillance du prisonnier, chef de baraque, la distribution était effectuée à l’aide d’une grosse louche de fer. Chacun une louchée, c’était la ration. Dmitri et Alexeï allèrent s’asseoir l’un à côté de l’autre à l’une des longues tables. Le jeune garçon se mit à engloutir sa morue avec précipitation. – Tu manges trop vite, lui fit observer son compagnon. Dmitri eut un sourire qui se voulait une excuse. – Je sais, mais j’ai tellement faim. – Attends un peu. Le Mongol fouilla dans sa poche. Il en sortit un petit sac de toile plein de quelque chose. – Tends tes mains. – Tu en as encore? – Hé oui! Sans en dire plus, il fit culbuter le contenu du sac dans les mains de son ami et lui en donna presque la moitié. Il s’agissait de graines de tournesol grillées et salées dont raffolent la plupart des Russes. Un gardien d’origine Mongol en procurait souvent à son compatriote. Dmitri s’empressa de décortiquer plusieurs graines et de les croquer avec un plaisir évident. Il aimait ressentir dans sa bouche ce goût mêlé de sel et d’huile qui le faisait saliver et parvenait à atténuer sa faim. – Quand tu auras fini, on fait une partie d’échecs? – Bien sûr, Alexeï et, ce soir, je sens que tu ne parviendras pas à me battre. Ainsi se passa cette journée d’un dimanche de la mi-juillet.
Chapitre II Chaque matin, à sept heures précises, un des responsables du camp frappait à l’aide d’une barre de fer sur un morceau de rail suspendu à un poteau. À cet appel, les prisonniers s’empressaient d’aller se rassembler dans l’allée centrale. Ils s’alignaient par quatre et un gardien les comptait avant de les livrer aux contremaîtres civils qui venaient du village voisin distant seulement de trois kilomètres. En général, tout se passait sans heurts. Ils partaient par groupes d’une trentaine d’hommes environ et étaient accompagnés d’un gardien armé d’un fusil. Habillés d’un treillis vert en étoffe légère qui leur permettait de supporter la chaleur de l’été, coiffés d’un calot rayé destiné à marquer leur condition, chaussés de bottes grossières à tiges de feutre, ils allaient d’un pas lent, le plus souvent sans parler. Quelques-uns marchaient les yeux mi-clos, poursuivant leurs rêves de la nuit où il était toujours question d’espace, de liberté et de visions d’êtres chers. L’immense forêt de la taïga ne se trouvait qu’à une cinquantaine de mètres et elle les absorbait rapidement sans qu’ils s’en rendent vraiment compte. À un certain moment, les groupes se séparaient, chacun se dirigeant vers son propre chantier. Dmitri et son vieil ami le Mongol étaient chargés d’abattre des sapins et des cèdres. C’était le point le plus éloigné du camp et il leur fallait presque une heure de marche pour l’atteindre. Deux baraques en bois y avaient été construites. Elles étaient d’un aspect rustique, agréable à voir avec leurs murs en troncs de sapins sciés en deux et leur toit de tuiles de bois se chevauchant les unes sur les autres. La plus petite abritait les outils de travail tandis que l’autre servait de refuge quand se déclenchait subitement une de ces averses torrentielles dont la Sibérie a le secret. L’hiver, les hommes s’y réunissaient autour du poêle de briques pour y manger leur portion de pain noir et le hareng qu’on leur distribuait chaque jour. Dmitri et Alexeï Ossipovitch faisaient équipe pour abattre les arbres. Dès qu’ils arrivèrent sur place, ils reçurent des mains du contremaître une scie passe-partout et chacun une hache. Ainsi que les autres détenus, ils agissaient en silence, semblables à des automates, comme si le besoin de parler ne se faisait pas sentir en eux. Le sapin plus que centenaire auquel ils venaient de s’attaquer cria bien haut sa détresse puis s’abattit
dans un lourd fracas de branches cassées. Les deux amis le regardèrent un instant avant de se saisir de leur hache et de se glisser le long du tronc pour l’ébrancher. Dmitri alla d’abord se mêler et se perdre parmi les branches les plus hautes, celles qui se trouvaient à plus de trente mètres du sol quelques secondes auparavant. Il en éprouvait une espèce de vertige et y retrouvait les souvenirs de son enfance quand il grimpait jusqu’au sommet des arbres de son village. Il allait se mettre au travail quand un long jappement suivi d’un hurlement le fit s’immobiliser sur place. Il provenait d’une centaine de mètres, derrière le mur de troncs et de broussailles de la forêt. Alexeï Ossipovitch l’avait entendu également. Il était demeuré la hache en l’air, l’oreille tendue. – Le Noir, dit-il en faisant signe de la tête au jeune garçon. Un second aboiement puis un troisième leur parvinrent presque aussitôt. – Il est à la chasse et il prépare sa meute. Au loin, retentirent d’autres aboiements, plus courts, plus répétés, différents de ceux qu’ils venaient d’entendre. – La voici lancée, dit Dmitri en souriant. C’est qu’il avait un faible pour celui qu’il appelait “Le Noir” mais qu’il avait aussi doté d’un véritable nom de chien : Zarko. En souvenir de celui qu’il avait dû abandonner quand le malheur s’était abattu sur sa famille. – Ils ont levé un gros gibier, écoute comme ils le mènent. Leurs voix parvenaient du cœur de la forêt où ils traquaient leur proie. Les unes étaient profondes et fortes, les autres plus légères et moins puissantes mais toutes déterminées, acharnées même. En les entendant, il était facile de les suivre dans leur déplacement. – Ils sont bien une dizaine. Les chiens sauvages. Un jour, l’un d’entre eux avait été abandonné par son maître ou bien s’était retrouvé seul après sa disparition. Il y avait eu tant de morts quelques dizaines d’années auparavant. Alors, pour survivre, il avait gagné la taïga où le petit gibier abonde. Un autre, puis un autre encore l’avaient rejoint dans de semblables circonstances. Ils avaient formé un couple, puis une fa mille, puis une bande, puis d’autres familles et d’autres bandes. Elles s’étaient séparées et s’étaient établies dans différents territoires. Maintenant, elles étaient devenues de véritables hordes bien organisées avec un chef qui les dominait et auquel tous obéissaient. Un chef qui les menait à la chasse où ils faisaient preuve de toute leur intelligence. En général, il s’agissait de chiens-loups à la fourrure fauve et noire, à la queue fournie et basse, aux
oreilles dressées, aux yeux vifs et étincelants. Pourtant, avec le Noir que Dmitri avait baptisé Zarko, c’était très différent. Il était haut sur pattes, puissant de stature, le poil noir et ras, la gueule carrée, les oreilles courtes et bien droites. Le jeune homme s’était trouvé nez à nez avec lui quelques semaines plus tôt alors qu’il s’était écarté du chantier pour satisfaire un besoin naturel. Tapi derrière un buisson de ronces, le chien s’était levé brusquement à son approche, lui causant une grande frayeur. Il était si grand, si beau et si puissant qu’il pouvait faire vraiment peur. Lui, par contre, ne semblait pas effrayé. Ni effrayé ni menaçant, car il ne grondait pas et ne découvrait pas ses crocs. Sans doute mû par un instinct qui le poussait à se rapprocher des humains, il s’était faufilé vers eux afin de pouvoir les observer. Lorsqu’il avait vu Dmitri se diriger vers lui, il s’était aplati dans le fourré, l’avait suivi des yeux, avait respiré son odeur jusqu’au moment où il avait été obligé de se dresser. Séparés l’un de l’autre par quelques mètres seulement, ils s’étaient regardés longuement. Ils s’étaient mesurés, jaugés, cherchant tous les deux à savoir si celui qui lui faisait face était un ami ou bien un ennemi. L’examen étant satisfaisant des deux côtés, ils étaient demeurés sur place. – Comme tu es beau, comme tu as l’air gentil et comme je voudrais devenir ton ami! Le chien avait d’abord paru surpris en entendant ces paroles. D’abord, il avait jeté un regard de chaque côté de lui pour se préparer à une fuite éventuelle et avait couché ses oreilles en arrière. Jugeant ensuite qu’il n’avait rien à redouter, il les avait dressées de nouveau. Il avait osé battre légèrement de la queue, ce qui est un signe d’amitié chez tous les chiens du monde. Dmitri n’avait pas cherché à l’approcher. Il s’était accroupi pour être ainsi à sa hauteur et lui avait parlé de nouveau. – C’est vrai que tu es gentil. Tiens, je vais te donner un nom : Zarko. C’était celui de mon ami d’enfance qui a peut-être lui aussi gagné la taïga. Zarko, tu t’en souviendras, n’est-ce pas? Quand je te reverrai et que je t’appellerai, je te dirai : Zarko, Zarko, viens vite me voir. C’est joli Zarko. Zarko, Zarko! Quand je le dis, c’est presque de la musique. Maintenant, c’est ton nom. Dis, tu ne l’oublieras pas? Je te le répète : Zarko, Zarko. Ils étaient restés ainsi plusieurs minutes face à face, chacun fixant dans sa tête les traits de l’autre. Puis Dmitri était reparti vers son travail. Le chien l’avait suivi des yeux sans bouger de place derrière son buisson de ronces. Un autre jour, il était apparu à la lisière de la clairière
où Dmitri travaillait ainsi que plusieurs détenus. Sans bruit, sans faire craquer la moindre branche morte. Ainsi qu’un véritable fauve. Pourtant, cette fois, il était accompagné d’une dizaine d’autres chiens. Tous très différents de lui, de magnifiques chiens-loups qui haletaient en tirant la langue et en montrant leurs crocs blancs. Lui ne paraissait pas souffrir de la chaleur. Il gardait la gueule fermée et la tête haute. Il l’avait aperçu par hasard. S’étant arrêté de travailler, il s’était tourné vers lui. – Zarko! lui avait-il lancé. Il avait mis dans sa voix toute la joie qu’il ressentait ainsi que l’appel de son amitié. Alors, il avait vu le superbe animal se coucher sur ses pattes et émettre une sorte de plainte à la fois longue et douce. – Il a reconnu son nom, s’était exclamé Dmitri en se tournant vers son compagnon pour le prendre à témoin. – Il t’a reconnu aussi, avait répondu le Mongol. Les autres chiens avaient imité leur chef et tous, en même temps, avaient parlé à leur façon. Zarko s’était ensuite relevé, avait jeté un dernier coup d’œil au jeune homme puis avait entraîné sa bande vers l’intérieur de la taïga. – Tu t’es fait un véritable ami, avait dit Alexeï Ossipovitch. La chasse paraissait se rapprocher du lieu où Dmitrl et Alexeï venaient d’abattre le grand sapin. On entendait les voix de la meute se faire de plus en plus proches, de plus en plus pressantes. – Ils gagnent du terrain, dit le Mongol. Brusquement, il y eut un bruit de course, de branches cassées. Tout se précipita. Un jeune cerf apparut au bord de la clairière. La tête lourde, la poitrine haletante, le poil ruisselant de sueur, il hésita une seconde avant de se décider à franchir l’espace libre. Mais les aboiements le poussèrent à agir vite. Il s’élança au-dessus des troncs d’arbres abattus, fit un bond en direction d’un passage qu’il venait d’apercevoir. Hélas pour lui, le grand Noir s’y était embusqué. Dmitri et Alexeï le virent surgir soudain, bondir sur le malheureux, le saisir à la gorge et le terrasser. C’en était fait du pauvre cerf. Moins fort que le chien, il se renversa sur le dos, tenta de se relever dans un suprême effort mais n’y parvint pas. Zarko n’avait pas lâché sa prise. Rapidement, il ne fut plus qu’une masse inerte gisant sous les pattes de son agresseur. Alors l’autre se redressa, leva vers le ciel sa gueule pleine de sang et jeta un long hurlement de victoire. Les autres arrivèrent presque aussitôt. Ils demeurèrent ce pendant à distance, le regard fixé sur leur chef et attendant ses ordres. Ils n’aboyaient plus, mais ils faisaient entendre des sons rauques qui sortaient du fond de leur gorge. Le Noir décida de ne pas les faire patienter plus
longtemps. De sa gueule puissante, il saisit le cerf par le cou, le balança sur son dos et l’emporta en direction de la forêt. Dmitri, émerveillé par leur organisation, les regarda s’enfoncer dans les fourrés. – Tu as vu? demanda-t-il à son ami, pas un n’a cherché à se jeter sur le cerf. Quelle discipline! – Ils sont pareils aux loups, répondit le Mongol. Ils forment une communauté bien établie avec des lois très strictes. Malheur à celui qui ose les transgresser. Le chef le punit aussitôt. La punition peut aller jusqu’à l’évincement du groupe ou la mort si l’autre ose résister. Pourtant, un jour viendra où il ne sera plus le plus fort. Il devra alors céder sa place à un plus jeune que lui. – Zarko est bien le plus fort. – Pour le moment, oui, mais dans quelques années, il ne le sera plus. Un autre le provoquera, peut-être son propre fils, et il sera forcé d’abandonner son rôle de chef. Certains restent avec la bande et la suivent souvent péniblement. D’autres, plus fiers, préfèrent s’en aller vivre en solitaires et ils meurent un jour de faim quand ils n’ont plus la force de chasser. Le jeune Tchétchène leva sa hache et se mit à couper les branches du sapin. Après quelques minutes de travail, il dit au Mongol : – J’aimerais être comme Zarko, libre d’agir à ma guise, de respirer l’air pur la nuit comme le jour, de ne plus avoir derrière mon dos un gardien en armes ainsi que des barbelés pour horizon. – Et d’aller vivre dans la taïga? – Pourquoi pas, Alexeï? Il ajouta aussitôt : – Puis de gagner le pays de mes parents. Je ne le connais pas, ni cette mer Caspienne dont père m’a si souvent parlé, mais je sens qu’ils m’attirent. Je ne pourrai pas vivre vraiment tant que je ne les aurai pas rejoints. – Je sais, Dmitri, je sais tout cela. Je ressens comme toi, cette attirance vers mon pays natal. Hélas, il ne faut pas rêver. Nous sommes des prisonniers, des habitants d’un goulag. Nous avons cependant la grande chance d’être dans celui-ci où nous ne sommes pas trop mal traités, où nous ne crevons pas de faim. J’en ai connu d’autres avant de venir ici où la vie était un avant-goût de l’enfer. Alors, il faut longuement réfléchir et être très prudents. – Ici, il serait très facile de s’évader. – Tu as raison, mais si nous sommes si peu surveillés, c’est qu’il existe un gardien bien plus fort et bien plus effrayant que les hommes armés. – La taïga? – Oui, la taïga. Des milliers d’hectares de forêt où vivent des loups, des ours, des tigres parfois. Il y fait si froid l’hiver que certains arbres en éclatent. La neige dure si longtemps qu’il n’est pas possible de trouver quelque chose à manger. – Il existe des villes, des villages. Les villes sont à plusieurs centaines de kilomètres les unes des autres. Les villages sont des pièges dans lesquels le KGB et les policiers attendent les fuyards qui cherchent à s’y réfugier. Le jeune homme demeura quelques instants silencieux tout en reprenant son travail, puis il dit dans une sorte de grognement. – Ils se sont pourtant décidés, eux. – Qui? demanda le Mongol. – Les chiens, Alexeï, les chiens. Sommes-nous moins courageux qu’eux? – Ils ont des atouts que tu n’as pas, Dmitri.
Chapitre III On ne sait trop pourquoi, mais il semble bien que l’immense Russie soit le pays de prédilection des poux. Ils sont la hantise des malheureux vivant en communauté forcée, des prisonniers comme de leurs gardiens. Ils véhiculent en effet le typhus, lequel peut décimer en peu de temps des populations entières. Au camp de Nadjirov, on n’échappait pas à la règle. Aussi, afin de parer au mieux à ce fléau, les autorités avaient aménagé une baraque où les détenus pouvaient faire leur toilette dès leur retour du travail et y laver leur linge le dimanche matin, jour de repos. Dmitri se trouvait ce soir-là sous la douche quand un gardien entra et appela son nom. – Dmitri Peskov? Il se retira à l’écart du jet d’eau puis se dirigea vers l’homme. – C’est bien moi, monsieur. – Habille-toi vite et suis-moi, le directeur veut te voir. Tout de suite, il fut saisi d’une grande inquiétude. Il était si facile d’être accusé d’une faute et d’être puni sans jamais en connaître la raison. – Qu’est-ce que j’ai fait? – Rien. Je crois qu’il s’agit d’autre chose. Dmitri alla se vêtir à la hâte puis s’empressa de suivre le gardien. Lorsqu’il arriva dans le bureau, le directeur était assis dans son fauteuil de bois et examinait une liasse de papiers qu’il venait de sortir d’une grande enveloppe jaune. L’homme était un gros avec de petits yeux et de la sueur coulant sur son front. II jeta rapidement un coup d’œil sur le détenu qu’il venait de convoquer puis, sans aucune précaution oratoire, annonça ce qu’il avait à dire. – Tu es bien Dmitri Peskov? – Oui monsieur le directeur. – Le fils de Galina Peskova? – C’est bien cela. Dmitri sentit un long frisson parcourir son corps tandis que ses jambes se mettaient à trembler. Il s’agissait de sa mère. Depuis la mort de son père, il en avait été séparé et ignorait où elle se trouvait. Il savait seulement qu’elle avait été condamnée à dix ans de “redressement par le travail” pour complicité dans le crime commis par son époux. Depuis, il n’en avait eu aucune nouvelle. – Eh bien, reprit le directeur, je suis chargé de t’apprendre qu’elle est décédée voici quelques semaines. Je dois te remettre ceci.