Extrait du livre Les Mystères de Bressy - le Bunker secret
Les mystères de Bressy - le Bunker secret de Denis Labbé chez MAGE éditions
Chapitre 1 Le bunker — Vous ne devinerez jamais ce que j’ai découvert ce matin ! cria Willy en arrivant le souffle court. Constance et Marie, qui discutaient tranquillement, le regardèrent, surprises de le voir débouler de la sorte. Le doux soleil printanier qui caressait l’île de Bressy avait conduit les deux amies à sortir se promener dans la propriété des De Cléron. Les premières fleurs offraient leurs corolles éclatantes au ciel limpide, dans un éblouissement de couleurs et de parfums. Les deux jardiniers qui s’occupaient des parterres avaient une nouvelle fois réalisé des miracles. À l’abri des curieux, elles pouvaient parler en toute franchise et se confier leurs secrets les plus importants. — Bonjour Willy, lança Constance d’une voix un peu ironique. Comment vas-tu ? — Bien. J’ai trouvé un spot incroyable. — Bonjour Willy, fit Marie à son tour. — Salut. Vous n’allez pas me croire. Les deux adolescentes échangèrent des sourires. D’habitude, c’était Constance qui était gagnée par ce genre d’enthousiasme capable d’emporter tout le monde dans d’étranges aventures. — Qu’est-ce que tu vas nous raconter ? demanda Marie. — Vous vous souvenez du message radio de l’U.984 que nous avons reçu et des artefacts que nous avons trouvés au large du parc éolien offshore ? — Évidemment. Constance acquiesça d’un signe de tête. Comment aurait-elle pu oublier une telle chose ? Même si leur équipée en pleine mer avait été assez courte, elle n’avait pas été de tout repos. — Eh bien, reprit Willy, je sais pour quelle raison il a appelé Bressy. — Sérieux ? s’étonna Marie. Pourtant, nous avons vainement essayé de trouver une réponse durant des mois. J’ai moi-même épluché tous les journaux de l’époque sans découvrir le moindre indice. — On aurait dû aller voir monsieur Dubois. — Il était à peine né au moment de la Seconde Guerre mondiale. Comment aurait-il pu nous aider ? — En nous racontant l’histoire de l’édification du bunker souterrain de Bressy. Marie écarquilla les yeux.
— Quel bunker ? s’étonna Constance. Je n’ai jamais entendu parler d’une telle construction par ici. Pourtant, je me suis intéressée à l’histoire locale. — Moi non plus, confirma Marie. Le visage de Willy afficha une réelle satisfaction. Pour une fois qu’il pouvait surprendre ses amies, il n’avait pas l’intention de laisser passer ce moment jubilatoire. Avec malice, il observa les massifs soigneusement entretenus, les arbres taillés avec art et les fontaines qui apportaient de la fraîcheur dans ce vaste jardin. D’habitude, il n’appréciait pas vraiment cet endroit qu’il trouvait trop ostentatoire parce qu’il étalait toute la richesse de ses propriétaires. Le terrain et la maison de sa mère auraient pu tenir dans un seul de ces parterres. Même si Constance ne montrait jamais de quelle famille elle était l’héritière, venir ici suffisait à faire exploser cette réalité en plein visage. — Est-ce que tu vas finir par nous raconter ce que tu as trouvé ? lâcha Constance. — Parce que ça vous intéresse ? s’exclama Willy sur un ton faussement détaché. — Bien sûr que oui, espèce d’abruti ! — C’est demandé si gentiment que je ne peux pas me défiler. Constance fit semblant de lui coller une gifle, ce qui l’obligea à reculer en éclatant de rire. — Asseyez-vous, commença-t-il, parce que ça va être un peu long. Il expliqua comment, dix jours auparavant, alors qu’il préparait le bateau de son père pour aller pêcher, il avait croisé le vieux conteur assis sur la jetée. Ils avaient alors parlé de la pluie et du beau temps, de la réparation des filets, des coins de pêche les plus intéressants et des éoliennes qui défiguraient le paysage. — À ce moment-là, j’ai évoqué le sous-marin, sans lui parler du message d’à travers le temps. Il m’a alors lancé : « Tu ne savais pas que Bressy avait été une base nazie de 1940 à 1945 ? » — 1945 ? s’étonna Marie. — Oui. Bressy n’a vu les Allemands partir que le 9 mai 1945, soit le lendemain de la signature de l’armistice. Comme Jersey, Guernesey, Aurigny, Hem et Sercq, Bressy a souffert de l’occupation, à tel point que plusieurs famines ont frappé les habitants au cours des hivers les plus rudes. Les sorties en mer étant interdites, les Bressiens n’ont pu compter que sur les produits de la terre et de l’élevage. Or, beaucoup d’hommes étaient partis rejoindre le général de Gaulle en Angleterre pour combattre dans les Forces françaises libres. Certains ont d’ailleurs participé à l’opération Exporter de la campagne de Syrie entre juin et juillet 1941. Mais c’est une autre histoire. Pour revenir à notre île, les Nazis ont fait venir quelques prisonniers russes pour ériger une ligne de défense sur la côte nord, comme ce fut le cas à Aurigny. — Mais elle n’existe pas, cette ligne de défense, intervint Marie. — Non, parce qu’il y a eu un changement de plan pour des raisons que j’ignore. En revanche, un bunker a bien été construit, ou plutôt, un abri souterrain a été creusé. — Un abri souterrain ? fit Constance avec une lueur passionnée dans le regard. À quel endroit ? — Sur la côte de la Déchirure.
Constance fronça les sourcils en se tournant vers Marie qui haussa les épaules. Toutes deux connaissaient bien cette partie de l’île où elles s’étaient promenées à de nombreuses reprises. Avec Willy, elles y avaient pris des photos et avaient même exploré deux ou trois grottes. Jamais elles n’avaient trouvé trace d’une construction nazie, encore moins de vestiges pouvant attester de leur présence. Un bâtiment tel que celui évoquée par leur ami prenait de la place, il était impossible qu’il puisse avoir disparu dans le paysage. — Es-tu certain de ce que tu affirmes ? demanda Marie. — Absolument, puisque j’ai trouvé son entrée. — Quoi ? — Si cela n’avait pas été le cas, je ne serais pas venu vous le dire. Cela m’a pris quelques heures, en raison du peu de précision des renseignements que j’avais pu obtenir de monsieur Dubois. D’ailleurs, si vous avez un peu de temps, je veux bien vous y conduire. Moins d’une heure plus tard, ils se trouvaient sur un site escarpé, en bord de falaise, interdit en raison des risques d’éboulement. En dépit de la dureté du granite qui composait cette partie de l’île, les assauts des vagues et l’érosion due aux pluies avaient fragilisé la roche. Deux ans plus tôt, un escarpement avait sombré dans l’océan, conduisant les autorités locales à interdire les balades dans le coin. Marie en fit la remarque à Willy qui haussa les épaules et lui adressa un sourire. Puis, il passa par-dessus la chaîne qui barrait le chemin des douaniers et maintenait un écriteau au message éminemment clair. — Suivez-moi ! dit-il. On ne risque rien. — Permets-moi d’en douter, rétorqua Marie. — On a connu pire, fit Constance en enjambant à son tour la chaîne. Et puis, je m’en moque, c’est la boîte de mon père qui a payé cette pancarte. Je suis en quelque sorte chez moi. — J’adore quand tu joues avec la réalité et la véracité, s’esclaffa Willy. — Être riche n’a pas que des inconvénients. Elle avait dit cela avec une telle candeur que Willy ne put que secouer la tête et poursuivre sa route. Par précaution, il s’était muni d’un bâton destiné à écarter les arbustes qui avaient poussé en travers du passage. Il s’en servit pour repousser quelques branches trop envahissantes. — C’est de ce côté ! lança-t-il en regardant si ses amies le suivaient. Comme à son habitude, Constance gambadait avec légèreté, en s’arrêtant de temps en temps pour photographier une digitale ou une araignée à l’affût au milieu de sa toile. Derrière elle, Marie prenait son temps, avec une évidente mauvaise volonté. Préoccupée par de prochains examens blancs, elle n’avait pas trop envie de se laisser distraire de ses révisions. Leurs précédentes aventures lui avaient fait perdre un temps précieux et, même si elle n’avait pas éprouvé le moindre mal à rattraper les cours, elle n’avait aucune envie de recommencer. Le bac français approchait à gran ds pas,
elle devait préparer ses fiches de révision sur les textes de l’objet d’étude en cours. — Franchement, ça vaut le coup d’œil ! reprit Willy pour les encourager. — La dernière fois que tu nous as dit ça, j’ai eu une commotion cérébrale, cria Marie qui avait stoppé son avancée pour regarder les vagues s’écraser contre les rochers une cinquantaine de mètres plus bas. — Baisse la tête cette fois, surtout en entrant. — Je m’attendais à ce que tu me dises qu’aucun organe vital n’a été touché. — Ça m’a traversé l’esprit. Mais je me suis dit que tu l’attendais, alors j’ai changé de pique. J’aime bien te surprendre, parce que ça te déstabilise. — Très drôle. Willy savait qu’il avait frappé juste. Il connaissait ses deux compagnes d’expédition par cœur. Avec Marie, il ne fallait pas grand-chose pour qu’elle se sente perdue. Autant elle possédait une intelligence au-dessus de la moyenne qui lui permettait d’analyser aussi bien des textes que des exercices de physique, autant elle était inadaptée aux rapports sociaux trop complexes. Même s’il n’aimait pas en profiter, l’adolescent s’amusait malgré tout à la titiller un peu, surtout depuis qu’il connaissait les sentiments qu’elle éprouvait pour lui. — Nous y voilà ! s’exclama-t-il en désignant un amas de pierres et de branchages. — Où ça ? demanda Constance. — Devant nous. — Tu as apporté une pelleteuse ? le taquina Marie. Parce que moi, je ne creuse pas avec les mains. — Moi non plus, compléta Constance. Je reviens de chez la manucure. Elle m’a posé de magnifiques ongles qui m’ont coûté tout mon argent de poche. — C’est vrai ? s’étonna Willy. — Tu m’as déjà bien regardée ? lâcha son amie dans un profond soupir. J’ai une tête à me faire mettre des faux ongles ? — Non... Justement, ça m’étonnait. — Et puis, l’expert en manucure qui lui prendrait tout son argent de poche n’est pas près d’ouvrir ! ajouta Marie. — Je... — Un partout ! fit Constance. Tu as eu Marie, nous t’avons eu. Willy leva les yeux au ciel. Décidément, elles ne cesseraient jamais de se moquer de lui et de se liguer contre lui. Cela ne le dérangeait pas. Il en avait l’habitude. Elles étaient ses meilleures amies, on accepte tout de ses amis. — La porte se trouve de l’autre côté de cet amas dissuasif, dit Willy. Les promeneurs ont dû contourner cet obstacle par la droite durant des décennies. En fait, il faut le faire par l’autre côté. Il joignit le geste à la parole et disparut à la vue de ses camarades. — Tu es tombé ? lança Constance sur un ton inquiet. — Non, répondit-il. Regardez. Sa main apparut entre les broussailles. Constance avança dans cette direction pour découvrir des marches dissimulées par la dense végétation qui s’accrochait à un sol plus riche qu’il n’en avait l’air.
Au fond de ce trou creusé par l’homme se tenait leur ami, un large sourire aux lèvres. La tranchée, taillée à même la roche, ne pouvait laisser passer qu’une seule personne à la fois. Elle descendait brutalement durant une douzaine de marches, avant de tourner à angle droit. De la terre et des débris divers encombraient cet accès. Willy s’activait à en déblayer les plus importants pour permettre à ses amies de le rejoindre. Il les lançait vers l’extérieur en prenant mille précautions pour que cela ne touche personne. — Vous pouvez descendre, fit-il. J’ai presque fini. — On ne risque rien ? demanda Marie. — Non. J’ai tout sécurisé. Cela fait presque une semaine que je nettoie cet endroit qui était recouvert de plaques métalliques rouillées que j’ai adossées contre cette paroi dont le mortier s’effrite. J’ai jeté la plupart des pierres, du remblai et des branches dans l’océan, pour que les gens ne voient pas que j’ai tout retourné. Je n’aimerais pas que quelqu’un vienne mettre son nez ici. — Tu ne crains pas que des garde-côtes viennent inspecter le chemin ? Après tout, il y a cette interdiction qui doit être respectée. — J’en ai aperçu deux il y a quelques jours, mais ils ne m’ont pas vu. — Tu es vraiment incorrigible. — C’est ce qui fait mon charme. On me trouve là où on ne m’attend pas. En disant ça, il s’enfonça plus profondément dans les entrailles de la terre et disparut. Constance fut la première à s’engager derrière lui. Elle s’étonna de n’éprouver aucune difficulté à y accéder. Les marches, bien que vieilles de plus de quatre-vingts ans, n’avaient pas trop souffert des intempéries. Si quelques cailloux et des feuilles jonchaient encore le béton nu, Willy avait abattu un travail phénoménal pour rendre l’endroit accessible. Voyant son amie lui faire signe, Marie prit une profonde respiration et la rejoignit. — Tu es déjà entré ? l’interrogea Constance. — Non. Je n’avais pas envie de le faire sans vous. Même si elles ne le montrèrent pas, ses amies furent touchées. Les tensions qui avaient régné entre eux avant Noël n’étaient plus que de l’histoire ancienne. Ils s’entendaient à nouveau à merveille et passaient ensemble presque tout leur temps libre. Le mois précédent, ils avaient même exploré l’ancienne corderie de l’île avant sa transformation en centre culturel. Ce qu’ils y avaient découvert les avait marqués à vie. Lorsque les deux adolescentes rejoignirent Willy, il s’affairait sur une épaisse porte métallique. Son poids et la rouille qui rongeait les gonds l’empêchaient de l’ouvrir correctement. Il demanda de l’aide à ses amies qui saisirent les bords et tirèrent vers elles. À eux trois, ils durent malgré tout dépenser beaucoup d’énergie pour accéder à la petite pièce qui servait de sas avant la fortification proprement dite. Étrangement, la seconde porte était ouverte au large, laissant apparaître le volant servant à actionner les fermetures. Malgré quelques écailles de peinture, le métal paraissait en excellent état. Willy invita Marie et Constance à entrer.
— Faites attention à ne pas vous cogner la tête, fit-il en adressant un clin d’œil à Marie qui lui répondit par une grimace. Je n’ai pas encore exploré le bunker en lui-même, il pourrait ne plus être en très bon état. Constance ne répondit pas. L’appareil photo devant l’œil, elle prenait cliché sur cliché en s’extasiant sur les détails qui apparaissaient au fur et à mesure de leur avancée. Sur le sol, qui avait été bétonné, des débris de plafond, des morceaux de fer rouillé et des feuilles gorgées d’humidité voisinaient avec des planches pourries issues de caisses éventrées. Le temps avait fait son œuvre dans cet entre-deux-mondes que personne n’avait entretenu depuis des décennies. Quant aux murs, attaqués par le salpêtre et la moisissure, ils affichaient encore des portions peintes d’un blanc mat, striées de coulures verdâtres. Face à deux, deux meurtrières s’ouvraient comme des bouches avides, témoignant de l’aspect défensif des lieux. Les soldats auraient pu déployer des mitrailleuses à travers elles pour repousser d’éventuels assaillants qui auraient fait exploser la porte extérieure. L’endroit sentait le renfermé et la terre fraîchement retournée. — Au moins, nous sommes certains que personne n’habite ici, lança Marie. Au même moment, quelque chose tomba derrière la seconde porte entrouverte. Chapitre 2 L’aigle — Qu’est-ce que c’était ? s’inquiéta Constance, pétrifiée en pleine séance photo. — Aucune idée, répondit Willy. Je vais aller voir. — Fais attention ! — Tu me connais. — Justement... L’adolescent s’éloigna en haussant les épaules. Il se glissa par l’ouverture en tenant fermement son bâton à deux mains. Il n’avait pas peur, mais ressentait néanmoins une certaine appréhension. Après toutes les aventures qui leur étaient arrivées sur Bressy, rien ne l’étonnait plus et il se tenait prêt à tout. Il ne craignait pas la présence d’intrus. À moins de découvrir une autre entrée, ce bunker était resté inaccessible depuis le milieu du siècle précédent. Dans
ces vieilles bâtisses, beaucoup de choses pouvaient se détacher des parois ou du plafond. Willy eut l’impression d’ouvrir le portail vers un autre monde. La pièce dans laquelle il pénétra paraissait en meilleur état que la précédente. Des tables, des chaises et des étagères l’équipaient encore, la plupart du temps chargées d’un matériel qui semblait avoir été abandonné la veille. Avec un peu d’imagination, il aurait presque pu entendre les conversations des anciens occupants des lieux. Il fouilla du regard la salle qui devait avoir accueilli un commandement quelconque. Trois cartes accrochées au mur sur des plaques de bois représentaient la France, la côte Atlantique et les îles Anglo-Normandes. Des drapeaux de différentes couleurs, ainsi que des symboles qu’il n’arrivait pas à identifier, y étaient plantés. Les voies maritimes, la présence des courants, des hauts- fonds et de certains récifs y étaient soigneusement répertoriées. Lorsqu’il s’en approcha pour admirer ce travail qui lui rappelait son père, il aperçut un mouvement du coin de l’œil. Son cœur bondit dans sa poitrine. Par réflexe, il tendit son bâton devant lui, prêt à se battre. Durant de longues minutes, il ne distingua qu’une éreintante immobilité, avant d’apercevoir un rongeur qui serpentait entre les pieds des meubles. Il poussa un soupir de soulagement. — Vous pouvez venir ! lança-t-il. Ce n’était qu’une souris. Elle ne doit d’ailleurs pas être la seule, à en juger par ces papiers qui ont été grignotés et le nombre de crottes sur le sol. — Tout cela semble récent, fit Constance en arrivant près de Willy. — Comment le sais-tu ? — N’oublie pas que j’ai eu des souris à une époque. L’adolescent ne rappela pas de quelle manière cette lubie s’était terminée. Au contraire, il abonda dans son sens. — Tu as raison. Je pense qu’en essayant d’ouvrir la porte hier, j’ai laissé un petit passage. — Je croyais que tu avais voulu nous attendre pour le faire, lâcha Marie. — Je devais quand même vérifier si ce bunker n’avait pas été condamné, sinon vous seriez venues pour rien. Dès que j’ai senti que les gonds grinçaient et que je n’y arriverais pas tout seul, j’ai arrêté. Pendant que ses amis discutaient, Constance commença à faire le tour du propriétaire. L’endroit fourmillait de mystères qui ne pouvaient qu’intéresser la jeune photographe. Elle se sentait comme un reporter de guerre ou un voyageur temporel ayant accédé à un lieu historique. Un antique poste de radio attira immédiatement son attention. Elle s’en approcha pour essayer de voir s’il fonctionnait encore. — N’y touche pas ! fit Willy. Je n’ai pas envie de renouveler l’expérience de l’année dernière et encore moins celle de l’U.984. Laissons les morts où ils sont, j’ai juste envie de prendre des photos sans toucher à rien et sans déranger les esprits qui hantent ces lieux. — Pourquoi ? Il y en a ?
— Non ! C’était juste une façon de parler. Personne n’est mort ici, puisqu’il n’y a pas eu de combats sur Bressy durant la Seconde Guerre mondiale. Si l’île a été occupée, les forces alliées n’y sont venues qu’après la signature de l’armistice. Cela se voit d’ailleurs à l’extérieur, puisque aucun impact d’obus n’est visible et qu’ici non plus, il n’existe aucune trace de combats. — Dommage. Willy dévisagea son amie. Il avait justement choisi ce site à explorer parce qu’il était certain de ne rien y trouver d’étrange. Il était un peu fatigué de toutes ces courses à travers la campagne bressienne, du stress permanent et des disputes entre eux que tout cela engendrait. — Qu’est-ce que c’est ? fit Constance en tendant la main vers un dessin peint à même le mur opposé. — On dirait un aigle aux ailes déployées, répondit Marie. — Tu as raison. — C’est typique des représentations guerrières de l’Allemagne nazie, intervint Willy. Souvenez-vous de cette caisse qui flottait sur l’océan. — Il y a une inscription en dessous, reprit Constance. « Meine ehre heist treue ». « Mon honneur est fidèle ». — Drôle de devise. — Pas pour les Allemands, rétorqua Willy. La devise de la SS était « Unsere Ehre Heist Treue », ce qui signifie « Notre honneur est la loyauté ». — Je ne savais pas que tu parlais allemand. — Je ne le parle pas. En revanche, je m’intéresse beaucoup à l’Histoire et notamment à cette période. Tu devrais le savoir. Avec son téléphone, il prit un cliché du dessin et vérifia sur son écran qu’il était net. Contrairement à Constance, il n’avait pas les moyens de s’offrir un reflex haut de gamme. Avec ce qu’il avait dû coûter, sa mère et lui auraient pu manger durant deux ou trois mois. Il fit une rapide recherche sur Internet pour savoir si ce dessin et cette inscription avaient déjà été répertoriés. Une copie presque identique avait été découverte dans un mess d’officiers allemands en Normandie. L’artiste qui les avait dessinés devait donc avoir servi dans ces deux endroits. Il se rendit alors compte que des passionnés répertoriaient l’art des bunkers à travers toute l’Europe. — Tous ces documents abandonnés doivent posséder une valeur historique incroyable, lâcha Constance en s’approchant d’une pile de dossiers posée à même un bureau. — Ne touche à rien ! lui cria Willy. Je n’ai pas du tout envie de voir réapparaître les fantômes de ces soldats de la Wehrmacht qui ne seraient pas contents de la vie qu’ils ont menée ici. — Tu nous as dit qu’il n’y avait pas eu de combats sur l’île. — Il suffirait qu’un officier ait laissé son amour de jeunesse en quittant Bressy et nous pourrions nous retrouver au milieu d’une histoire d’amour à travers le temps. Constance dévisagea l’adolescent comme si elle le voyait pour la première fois. — Voilà que notre Willy se prend pour un poète ! s’exclama-t-elle. On aura tout vu. Le marin bourru va se lancer dans l’écriture, maintenant.
— Et pourquoi pas ? rétorqua-t-il en souriant. Blague à part, essayez de ne toucher à rien cette fois. L’urbex est une exploration sérieuse et respectueuse des lieux. — Je vais l’écrire dans mon carnet. Willy poussa un profond soupir. Décidément, elles étaient impossibles. Pour les canaliser, il aurait fallu les attacher ou les laisser chez elle, surtout Constance. Il se demandait d’ailleurs si la seconde solution n’était pas la meilleure. Leurs dernières aventures lui avaient fait comprendre que Constance était trop enthousiaste, ce qui les entraînait souvent dans des situations dangereuses. Quant à Marie, elle était si posée, si attachée à ses résultats scolaires, qu’elle freinait souvent leur avancée. Entre les deux, il était tiraillé à la fois par l’attirance qu’il pouvait ressentir envers chacune d’elles et les sentiments d’exaspération qu’elles provoquaient chez lui. Il avait beau tourner et retourner ces contradictions, il ne parvenait pas à leur trouver une solution. Pour se changer les idées, il entreprit de photographier la pièce avant de s’attarder sur ses détails. D’une superficie d’une trentaine de mètres carrés, ce centre d’opération avait dû accueillir une bonne dizaine de personnes, à en juger par le nombre de sièges qu’il contenait. Si deux chaises gisaient dans la poussière, les autres étaient toujours en place et donnaient un bel aperçu de la manière dont les Allemands travaillaient sur Bressy. Les hommes cantonnés à cet endroit s’occupaient du traitement de données et n’étaient pas réellement actifs dans les combats qui se déroulaient sur terre ou sur mer. La situation de l’île, entre Jersey et la côte normande, l’avait placée en dehors des zones les plus dangereuses. Willy s’approcha d’une table encore recouverte d’une carte et d’un monceau de papiers recouverts d’une petite écriture illisible. Il se pencha dessus pour essayer de comprendre à quoi il avait affaire. Comme il ne lisait pas l’allemand, encore moins en écriture gothique cursive, il tendit la main pour essayer de tourner une page. — On ne touche pas ! lui lança Marie en lui tapant sur les doigts. — Aïe ! fit-il en sursautant. Mais tu es malade. Non seulement tu m’as fait mal, mais en plus tu m’as fait peur. Je ne m’y attendais pas. — Pauvre petit chou. Je ne savais pas que tu étais devenu si fragile. — Très marrant... Qu’est-ce que tu penses de ça ? Pour la carte, je reconnais les alentours de la ville, même si certains bâtiments ont été ajoutés depuis, mais je suis incapable de traduire les mots qui sont inscrits dessus et qui, apparemment, renvoient à ces feuillets. Il montra les liasses de documents entassées près d’un plan dessiné à la main. — Laisse-moi regarder, dit Marie en passant devant lui. N’oublie pas que je fais allemand en troisième langue. L’entête de tous ces documents est le même : Ahnenerbe. Ce qui signifie qu’ils appartiennent tous à un organisme particulier que je ne connais pas. — Qu’est-ce que tu viens de dire ? — Qu’ils appartiennent tous à un organisme particulier. — Pas ça... Comment s’appelle-t-il ?



















