Extrait du livre Oxcean
Oxcean de Nicolas Michel aux éditions Talents Hauts
« La mer n’appartient pas aux despotes. À sa surface, ils peuvent encore exercer des droits iniques, s’y battre, s’y dévorer, y transporter toutes les horreurs terrestres. Mais à trente pieds au-dessous de son niveau, leur pouvoir cesse, leur influence s’éteint, leur puissance disparaît ! Ah ! Monsieur, vivez, vivez au sein des mers ! Là seulement est l’indépendance ! Là je ne reconnais pas de maître ! Là je suis libre. » Jules Verne, Vingt mille lieues sous les mers. « Et dès lors je me suis baigné dans le Poème De la Mer, infusé d’astres, et lactescent, Dévorant les azurs verts où, flottaison blême Et ravie, un noyé pensif parfois descend. » Arthur Rimbaud, Le Bateau ivre. « L’idée d’appartenance n’a jamais éveillé en moi un chaud désir. Plutôt de l’effroi. Seule exception : appartenir à la lune qui fait les marées, appartenir à l’Atlantique, à la terre qui me fera poussière à son image, qui n’est pas la terre d’un pays, qui, avec ses 4,543 milliards d’années, est plus ancienne que n’importe quel pays. » Kossi Efoui, Une magie ordinaire.
Δ L’écaille écarlate
L’enfant α Le premier nourrisson venu au monde avec une écaille écarlate dans le creux de la nuque fut répertorié le 6 novembre 2052 au DCH Medical Center de Tuscaloosa, dans l’Alabama. Il s’agissait d’une petite fille de 3,2 kilos et 52 centimètres nommée Nell Chelsea Donovan. Elle n’aurait jamais dû naître au bord de la rivière Black Warrior. Mais alors que Faith était enceinte de huit mois, elle avait décidé, contre l’avis de son médecin, de faire le déplacement pour l’enterrement d’un ami décédé dans un accident de la circulation. Gabriel, le futur père, avait tenté de l’en dissuader, puis s’était rangé à ses arguments après une brève discussion. Peter, dont la moto avait percuté à 130 kilomètres/heure un poteau de béton, était la bonne étoile qui, d’une certaine manière, avait décidé de leur destin cinq ans plus tôt. Passionné de surf et de plongée sous-marine, c’est lui qui les avait entraînés jusque dans sa baraque de Pensacola, en Floride, où ils s’étaient découverts en même temps qu’ils découvraient la puissance terrifiante et magique de la mer. Depuis, ils y consacraient leur vie et s’en éloignaient le plus rarement possible. Faith était devenue chercheuse en biologie marine au Sea Lab de Panama City tandis que Gabriel passait ses brevets de moniteur de plongée sous-marine et d’apnée au sein du Grouper Diving Club. Ils avaient l’air de ce qu’ils étaient : muscles fins, peau brune tannée par le soleil, yeux bleus,
cheveux décolorés par l’écume. Les deux, qui à vingt-sept ans pouvaient déjà finir la phrase de l’autre, avaient coutume de dire qu’ils étaient atteints de manque de mer dès qu’ils ne pouvaient plus sentir sur leurs paupières la fraîcheur des embruns. C’est ce mal, sans doute couplé à l’émotion, qui provoqua la première contraction : à peine sortie du cimetière, Faith s’immobilisa, pliée en deux par la douleur, et dut s’agripper des deux mains aux épaules de son mari pour ne pas s’écrouler sur le trottoir. Elle ne chercha pas à faire semblant et, dès qu’elle fut de nouveau capable de respirer, ordonna à Gabriel de la conduire vers l’hôpital le plus proche. L’histoire n’allait pas dans le sens qu’elle avait envisagé, son accouchement ne se ferait pas sans médicalisation excessive et dans l’eau de mer purifiée d’une maternité d’avant-garde, mais bien au fond du couloir miteux d’un hôpital de l’Alabama. À la quatrième contraction, elle avait de toute manière oublié tous les conseils de son obstétricien et ne rêvait plus que d’une chose : se voir débarrassée de cet être qui lui broyait les organes et tentait de briser le bas de son dos. Nell Donovan se fit attendre quelques heures, ce qui permit à sa mère de vomir trois fois, de hurler des insanités qu’elle ignorait connaître et de traiter sept fois Gabriel d’infâme bon à rien. Stoïque, il encaissa avec le sourire, comme les sages-femmes qui en avaient vu d’autres. Nell vint au monde par voie basse et se retrouva pelotonnée contre le sein de sa mère à 7 heures 05 du matin, le cordon ombilical encore relié au placenta. Faith pleurait de bonheur et de soulagement ; Gabriel, blanc comme un linge, coupait le cordon et sentait son cœur exploser d’amour. Plus tard, dans les interviews qu’ils accorderaient à des dizaines de journaux, les jeunes parents s’étendraient longuement sur ce qu’ils avaient cru percevoir à cet instant. Une vague remontant à travers leur corps, un goût de sel sur la langue et les lèvres, une palpitation dans les oreilles, un parfum d’iode et d’algues submergeant la pièce... À 8 heures 05, Nell fut séparée de sa mère pour des examens de routine. Gabriel en profita pour sortir prendre l’air et téléphoner à leurs familles. Quand il revint, Nell était de nouveau posée sur le ventre de Faith et, les yeux mi-clos, cherchait des lèvres le bout de son sein. C’est à ce moment-là que la sage-femme remarqua la tache rouge. Consciente de l’inquiétude qu’elle pouvait provoquer, elle ne dit rien, s’approcha et, sous prétexte d’expliquer à Faith comment allaiter son enfant, fit pivoter Nell afin de mieux pouvoir observer sa nuque. Il pouvait s’agir d’une croûte, d’une marque de naissance lie-de-vin, d’une blessure passée inaperçue lors de l’accouchement. La sage-femme se pencha pour regarder de plus près. De forme octogonale, légèrement vernissée, la tache ressemblait à une écaille de poisson. Autour, la peau avait rougi et on distinguait un peu de sang. La sage-femme prit une compresse, l’imbiba de désinfectant et tamponna délicatement la nuque de l’enfant. Gabriel l’interrogea du regard ; elle lui fit un geste rassurant. Épuisée, extatique, Faith n’avait rien remarqué. Dès qu’elle quitta la pièce, la sage-femme se précipita dans le bureau du médecin. Il fallait qu’il vienne vite, tout de suite, non elle n’avait pas bu, oui il y avait sur la nuque de la petite Nell, deux heures de vie, quelque chose de rouge ressemblant à une écaille de poisson. Quoique dubitatif, le professeur Mulligan avait pour habitude de ne jamais contredire son interlocuteur s’il n’était pas en mesure d’avancer des arguments solides. Il quitta donc son siège sans barguigner et parcourut de bonne grâce les quelques mètres qui le séparaient de la célébrité. Quatre mois plus tard, les gens le reconnaîtraient dans la rue à force de le voir sur leurs écrans de télévision et à la une des journaux. Quand il entra dans la chambre de Faith, cette dernière s’était endormie et Gabriel contemplait Nell avec un ravissement béat, posant parfois sur son front un pouce timide, en une caresse encore prudente. Le professeur Mulligan se présenta et expliqua sans détours la raison de sa visite. Il n’était pas inquiet, mais il fallait tout de même qu’il vérifie, qu’il jette un œil à cette petite marque rouge que la sage-femme avait remarquée : « Ne vous faites pas de souci, ce genre de tache de naissance est très fréquent, et placée sur
la nuque, pour une fille qui va porter les cheveux longs, peu de chances que cela se voie. » Gabriel pensa que sa fille pourrait bien avoir envie de porter les cheveux courts mais ne jugea pas opportun de le dire au médecin qui s’occupait de son enfant. En vérité, Gabriel était troublé par la lueur étrange qu’il avait notée dans le regard de la sage-femme, un éclat d’inhabituel, un étonnement. Avec une douceur surprenante pour un homme de sa corpulence, Mulligan fit basculer Nell sur le côté afin de dégager sa nuque. Gabriel se pencha lui aussi vers sa fille tandis que la sage-femme réorientait la lumière. De la taille d’une dent de lait, une petite écaille rouge luisait, comme posée sur la peau. Mulligan fronça les sourcils, enfila ses gants, commença à tâter la nuque du bébé et la peau tout autour de l’écaille. Puis, provoquant un mouvement de recul de Gabriel, il essaya de détacher cette dernière en tirant dessus. Elle resta bien fixée et Nell poussa un léger couinement. Mulligan n’insista pas, sortit de la chambre sans mot dire et revint quelques instants plus tard avec une grosse loupe ne ressemblant en rien à un instrument médical. De nouveau, il s’approcha de ce qu’il voulait encore considérer comme une tache de naissance. Pendant dix minutes, il resta concentré sur son observation. Dans la chambre, seuls se faisaient entendre la respiration lourde de Faith et les petits gargouillis de Nell découvrant les joies de l’oxygène. Enfin, Mulligan s’écarta, regarda Gabriel avec un air hébété et prononça cette phrase qui resterait dans l’histoire : « Votre fille a une écaille rouge sur la nuque. » Quelques heures plus tard, Faith et Gabriel donneraient leur accord pour que toute une batterie d’analyses soit effectuée. Le dossier de Nell Chelsea Donovan serait enregistré sous le code Nell 52Nα. En eux, pour eux, ses parents garderaient toujours l’idée que si le destin les avaient ainsi choisis, ce n’était pas un hasard. Sélection – Floée 84Aα ? La voix amplifiée par le microphone retentit, puissante, au-dessus de la jetée de verre. Floée en perçoit les vibrations jusqu’au creux de ses os. – Présente ! Sa voix porte ses mots vers l’horizon et l’archipel d’îles blanches où, dans quelques heures, sa vie va se jouer. Elle est prête. Elle n’a jamais vécu que pour ce moment. – Naïs 82Sγ ? – Présente ! – Hugo 80Fε ? – Présent ! Floée observe ses camarades. Seuls ses yeux bougent, son menton n’oscille pas d’un millimètre, ses bras sont plaqués contre son corps, ses mains à plat le long des cuisses. Elle sait, parce qu’on le lui a dit et redit, que tout compte mais que personne n’a idée de ce qui compte vraiment. Au départ, ils sont quarante ; à l’arrivée, ils ne seront que vingt. Il y aura les gagnants et les perdants, aucun recours ne sera possible. Les règles sont fixées par Nood Spei lui-même. Il n’y a jamais de seconde chance. Les concours sont ouverts aux porteurs d’écaille de seize à vingt et un ans.
selon un calendrier totalement imprévisible. Europe, Amérique. Localisation annoncée quinze jours avant les épreuves, toujours au bord de la mer. – Sean 84Jβ ? – Présent ! La litanie se poursuit sous le regard des caméras. Miniaturisées, impossible à localiser, elles permettent au jury de suivre toutes les évolutions des candidats au cours d’une épreuve qui peut durer plus de vingt- quatre heures. Et à Nood Spei, dit-on, de repérer ceux qui pourront intégrer sa garde rapprochée. Floée concentre son regard sur la ligne d’horizon. C’est de la mer que viendra son salut ; c’est de la mer que viendra le salut de l’humanité. Elle doit accepter les ondes que propagent les vagues, se laisser envahir par le roulement des marées, reconnaître qu’elle n’est qu’une goutte dans l’océan que ses parents aiment appeler Panthalassa. À seize ans, elle porte sur la nuque l’écaille écarlate α qui, selon les scientifiques, est similaire à celles de Cephalopholis Taeniops, le mérou rouge à points bleus, telle celle qui se trouvait sur la nuque de Nell Chelsea Donovan, l’enfant α, la première d’entre eux. Comme tous les α du groupe, Floée porte la combinaison rouge à points bleus ouverte sur la nuque. Les β, plus nombreux, ont la chance d’enfiler une combinaison argent aussi brillante que les écailles de Megalops Atlanticus, le tarpon. Fournis par Scarlet Scale Inc., la firme de Nood Spei, les vêtements et chaussures des concurrents sont modelés pour leurs corps. Ils ont été conçus une semaine à peine avant les épreuves à partir de mesures 3D télétransmises depuis le lieu de résidence de chacun. Floée ne s’est jamais sentie aussi bien dans une combinaison. Bien qu’habillée, elle garde la sensation d’être nue, son corps maintenu à une température à peine supérieure à 37°C. Le vent qui souffle brutalement ce matin de janvier l’enveloppe et l’encourage. Dans l’eau, cette sensation disparaîtra, le froid vif mordra sa chair, engourdira ses muscles, broiera ses tempes. Sauf si elle ne pense pas contre la mer, mais avec la mer. La jetée en verre s’avance au milieu des flots, prolongeant de cent cinquante mètres le môle J4 où elle a été installée, dans la rade de Marseille. Du verre de cinq centimètres d’épaisseur fixé sur des poteaux d’aluminium poli. La signature de Nood Spei, que le concours se déroule en Europe ou en Amérique. Les concurrents sont alignés face à l’horizon, les plus grands au milieu, les plus petits sur les côtés. De taille moyenne, Floée est la quinzième en partant de la gauche. Le quartier est entièrement sécurisé par les équipiers de Nood Spei, tous porteurs d’écaille. Aucun spectateur n’est admis, mais le concours est retransmis en direct pour ceux qui veulent le suivre, et notamment les familles des concurrents. Floée a visionné plusieurs concours, cela fait partie de l’enseignement délivré par les classes préparatoires Scarlet Scale. Aux dires de la plupart des enseignants, il s’agit essentiellement d’en saisir l’esprit, Nood Spei inventant chaque fois de nouvelles épreuves. Aux pieds, Floée porte comme tous les autres des chaussons thermoformés en caoutchouc d’algue, l’une des nombreuses inventions brevetées par Nood Spei. Elles sont fournies par l’organisateur. C’est une chance : malgré leurs bonnes situations professionnelles, ses parents auraient eu du mal à s’acquitter de cette dépense supplémentaire après avoir payé les frais d’inscription, les assurances, le logement et le transport jusqu’à Marseille. Porter l’écaille écarlate est une bénédiction qui coûte cher à ceux qui veulent assumer leur destin. Floée a eu de la chance, son père et sa mère ont été convaincus dès le début qu’il fallait saisir l’opportunité et travailler dur. Ils n’ont pas eu de second enfant afin de pouvoir lui offrir le meilleur en matière de préparation. Aujourd’hui, 30 janvier 2100, elle doit se rendre digne de cet investissement, leur prouver qu’ils ont eu raison de consentir autant de sacrifices. Elle sera ce qu’ils attendent d’elle : la meilleure. Mais ils sont quarante comme elle à venir de toute l’Europe pour être le meilleur, quarante à avoir connu les entraînements intensifs, les établissements spécialisés, les cours du soir, les professeurs privés, les exercices physiques et intellectuels de tous ordres, quarante à parler au moins quatre
langues, quarante à pouvoir parcourir cent mètres à la nage en moins de cinquante-cinq secondes, quarante à porter au creux de la nuque l’écaille qui les autorise à participer au concours mais ne garantit en rien leur victoire. Depuis l’enfant α, ce qui était d’abord considéré comme une anomalie est devenue une réalité acceptée, puis une singularité souhaitée. Quarante-huit ans après Nell Chelsea Donovan, un enfant sur cinq millions vient au monde avec une écaille dans le creux de la nuque. Il y a cinq types d’écailles : α, β, γ, δ, ε. Seuls les peuples d’Europe et d’Amérique du Nord sont concernés. La reproduction entre parents porteurs ne garantit rien et aucun scientifique n’a encore réussi à percer le mystère génétique de la naissance des enfants à écaille. – Concurrents, compte à rebours lancé dans dix secondes. L’appel vient de cesser. Floée se souvient des conseils de son père : concentre-toi sur ta respiration, c’est le secret de tout. Alors elle se concentre sur cet air glacé qui entre dans ses poumons, offre de l’oxygène à son sang, vivifie ses muscles. Son corps est un atout, elle l’a lu dans le regard de ses maîtres, dans celui de celles et ceux qui sont désormais, pour quelques heures, ses concurrents. Ses longs cheveux blonds sont noués en deux tresses parfaites plaquées des deux côtés de son crâne. La combinaison rouge et bleu moule ses formes. Ses muscles sont souples et fermes, ses tendons et articulations à la fois solides et forts. Je suis belle, je suis la mer, je suis l’ondulation des océans. Le compte à rebours a commencé dans le plus pur silence. Il dure très exactement quatre-vingt huit minutes. Nood Spei est connu pour aimer le huit, symbole d’infini. Aucune voix n’égrène les secondes et les minutes qui passent. C’est le premier exercice, rester debout face à la mer en décomptant dans sa tête les secondes, les minutes pour être prêt à plonger à l’instant même où retentira la déflagration donnant le signal du départ. Floée excelle dans cet exercice, comme dans beaucoup d’autres. Elle sépare son cerveau en deux ; une partie compte tandis que la seconde enregistre les détails de l’environnement, évalue la modification de la lumière, calcule les distances. Dans moins d’une heure et vingt-huit minutes, il faudra plonger, ni en retard, ni en avance, et descendre à dix-huit mètres de profondeur chercher la capsule d’aluminium à son nom dans laquelle se trouveront les instructions relatives à la première épreuve. Sans masque ni palme. Une apnée d’une minute à peine si tout se passe bien. À condition de trouver rapidement la bonne capsule. À condition d’arriver dans les tous premiers au fond, avant que les mouvements de pieds des uns et des autres ne troublent la clarté des profondeurs. Le temps s’écoule avec une lenteur mortelle. Ne pas bouger, ne pas se gratter, ne pas parler, ne pas regarder. Floée gaine son corps, force inspirations et expirations afin de préparer son sang à la privation d’oxygène. Les îles de calcaire, légèrement sur sa gauche, se détachent sur l’outremer piqueté de blanc. Les rafales de mistral dessinent sur l’eau des arabesques irrégulières. Floée a déjà nagé ici lors d’un camp d’entraînement, en été. C’était il y a deux ans, ils étaient huit. Elle se souvient encore de la chaleur impitoyable, de ses pieds en sang après trois heures de course dans la garrigue, de l’eau glacée où ils plongeaient au moins trois heures par jour, parfois jusqu’à trente mètres et sans combinaison. Le prix du séjour était exorbitant, ils avaient hésité. Armand ne voulait pas, Lucy insistait, Floée avait décidé. – J’irai. Je dois mettre toutes les chances de mon côté. Et elle y était allée, et elle avait cru mourir plusieurs fois. Coups de soleil, entorses, luxations, ampoules, ecchymoses... Le soir, à l’heure de la lecture commune, il leur arrivait de compter leurs blessures. La lecture était là pour effacer la douleur, rappeler les objectifs, séparer l’essentiel de l’accessoire. Elle connaît ces îles. D’autres les connaissent aussi, peut-être, mais elle dispose de cet avantage. Elle les a parcourues plusieurs fois, elle sait l’aridité et l’absence d’eau douce, elle n’ignore rien des pierres éclatées sans pitié pour les chevilles, elle se souvient des grottes sous-marines, des oursins, de la lumière. C’est là-bas que tout va se passer, Nood Spei aime ces espace
sauvages à la beauté revêche, aux franges de la mer, ces lieux que l’homme a renoncé à domestiquer, ces lieux qui résistent à toute tentative d’exploitation. C’est dans ce genre d’endroit inhumain que bien des concours se passent. Alors Floée devine : la première épreuve sera exactement conforme à son mantra, devenir la mer. Il va lui falloir nager sur plusieurs kilomètres pour atteindre les rives chaotiques de l’archipel du Frioul, défier le froid et les courants tout en économisant des forces pour l’après. C’est pour ce genre d’épreuve qu’elle s’est préparée. Elle n’a pas peur. Son cœur bat lentement dans sa poitrine. Elle joue du diaphragme pour expulser le maximum d’air vicié et inspirer le maximum d’air pur. Elle pourrait presque nager directement jusqu’aux îles sans aller chercher la capsule d’aluminium, mais elle ne le fera pas : elle ne saurait où aborder. Elle a appris depuis longtemps qu’il est inutile de défier les règles. Trente-cinq minutes avant le départ, murmure son cerveau. Elle sent autour d’elle la tension contenue des corps, elle entend les respirations contrôlées, elle pourrait presque percevoir les pulsations sanguines des trente-neuf concurrents. Qui sont-ils ? Ils n’ont eu que quelques minutes pour se dévisager quand ils sont sortis des vestiaires pour se positionner. Floée a eu le temps de reconnaître Naïs 82S γ, avec qui elle avait sympathisé lors d’un stage de plongée sous glace en Autriche, un an auparavant. Les autres sont de parfaits inconnus, des hommes fins, musclés et rasés de près, des femmes fines, musclées et aux cheveux tressés. Les meilleurs d’entre les meilleurs, venus à bout d’épreuves et de sélections dès leurs plus jeunes années. Les plus habiles, les plus rapides, les plus affûtés. Depuis les premiers concours, en 2068 et 2069, Nood Spei a banni la distinction sexuelle. Plus de différence entre les femmes et les hommes : quarante concurrents, vingt vainqueurs appelés à devenir équipiers. Des épreuves ne reposant pas seulement sur la force physique ; un jury aux décisions indiscutables. Dès le début, il y avait eu plus de femmes parmi les vainqueurs. Vingt-deux minutes. Des morts, souvent. Dans les films diffusés en classes préparatoires, les images ne sont pas expurgées. C’est la règle. Les concurrents meurent en direct, meurent au ralenti, meurent en haute définition. A-t-on le droit de tuer ? Personne ne peut le dire. Des meurtriers sont devenus équipiers, d’autres ont été éliminés sans que soient connues les motivations du jury. Les contrats signés par les participants et leurs parents avant les épreuves sont clairs : ils renoncent à poursuivre Scarlet Scale, quoi qu’il arrive. Floée n’a pas peur de mourir ; elle préférerait mourir plutôt que d’échouer et revenir chez ses parents vivante, preuve de leur échec et de l’inutilité de leurs sacrifices. La Justice ne peut s’attaquer qu’aux meurtriers qui rentrent à terre. Au terme du concours, les vainqueurs sont immédiatement pris en charge par Scarlet Scale qui les conduit au siège de l’entreprise, dans les eaux internationales. Floée a longuement discuté de sa stratégie avec ses parents et ses différents mentors, à toutes les étapes de son parcours. Les enfants α, en général, n’appartiennent pas à la catégorie des agressifs. Ils ne possèdent pas en eux la violence nécessaire pour éliminer physiquement un congénère, comme les δ, rapprochés de Sphyraena Barracuda par les scientifiques. Dans les nombreux films qu’elle a visionnés, Floée a vu et revu la mort à l’œuvre. Souvent, des syncopes suivies de noyades, ou des accidents de décompression dans des eaux limpides. Des chutes mortelles, aussi, depuis des falaises ou des câbles d’acier tendus entre deux rives, à des hauteurs vertigineuses. Ces morts-là ne l’ont jamais gênée, elles sont rapides et presque surprenantes de facilité. Les morts par la main de l’autre durent comme de laborieux brouillons. La pierre qui fend le crâne mais ne tue pas, les doigts qui serrent le cou et laissent tout de même passer le filet d’air, corps qui résistent alors qu’il est déjà trop tard, mouvements anarchiques des bras, yeux exorbités, agonie interminable. Floée connaît les gestes qui peuvent être mortels, sa technique de combat est un mélange d’art martiaux et d’élégantes figures acrobatiques qui
n’appartient qu’à elle. Depuis ses dix ans, elle a toujours été la meilleure en apnée. Et la plus souple, dans toutes les disciplines. Dix minutes. Évacuer les pensées négatives, oublier les hésitations, abandonner le doute. Se concentrer sur les objectifs, l’un après l’autre. Être belle en tout, dans le geste, la trajectoire, les erreurs. Ne pas songer aux caméras, ne jamais les oublier. Ne pas s’inquiéter des autres concurrents, ne jamais les oublier. C’est la dernière épreuve, celle qui clôt seize années d’efforts. Sublime en toutes circonstances ; Nood Spei aime les belles personnes. Sept minutes. Corps et esprit. Tension des muscles. Contrôle du rythme cardiaque. Échauffement immobile sous les rafales de plus en plus violentes du vent du nord. Respiration dense et profonde. Quatre minutes. Compte à rebours. Maintenant, ne penser qu’aux chiffres qui un à un s’effacent. La mer, devenir la mer. D’elle viendra le salut. Ils possèdent tous l’écaille, elle les a choisis. Parmi eux, le jury sélectionnera ceux qui peuvent rejoindre Nood Spei. Devenir équipier. Trente secondes. Mérou. Tarpon. Barracuda. Raie. Saumon. Laminaires. Corail. Éponges. Anémones. Homards. Poulpes. Deux secondes. Floée fléchit les genoux, remonte lentement ses deux bras, les plaque contre ses oreilles et à l’instant où retentit le coup de feu, se propulse vers l’eau glacée. La courbe de son corps est parfaite et elle fend la surface comme un oiseau marin tombé du ciel. Deux mouvements de brasse saccadés et elle est déjà à plus de cinq mètres de profondeur. La pression sur ses oreilles est un indicateur précieux. Elle ouvre la bouche, ferme sa glotte et projette sa langue en arrière pour envoyer de l’air en direction des trompes d’Eustache. Léger sifflement : la manœuvre d’équilibrage de Frentzel lui permet de ne pas avoir à se boucher le nez pour pouvoir descendre plus bas sans détruire ses tympans. Le sel lui pique les yeux, le froid presse violemment ses tempes. Elle regarde à droite, à gauche. Ils sont nombreux autour d’elle, certains plus profonds, d’autres moins, drapés de bulles argentées. Elle reconnaît Naïs, un peu au-dessus. Elle accélère le rythme. Au fond, dans le bleu gris tremblotant, elle distingue l’éclat des tubes d’aluminium. Ils semblent disposés face à chaque concurrent ; ils n’ont pas été mélangés comme elle le craignait. Mais ce serait trop simple. La profondeur annoncée était de dix-huit mètres, en réalité les tubes se trouvent bien plus bas. D’un coup d’œil, Floée évalue la distance. Trente mètres, au minimum. L’apnée durera plus d’une minute. Ne pas s’épuiser. Elle ramène les bras le long de son corps et se laisse glisser tête la première vers le fond, sans bouger. Moins rapide, mais économe en oxygène. Elle joue des mâchoires pour équilibrer ses oreilles. Le bleu devient plus dense. Elle ne lâche pas des yeux le tube qui lui est destiné. Elle tombe ; elle a l’impression d’être à la fois avalée et enlacée par la mer ; elle aime cette sensation. Déjà, certains remontent. Ne pas les regarder, ne pas y penser, rester fidèle à son propre mouvement. Trente-deux mètres de profondeur. Elle saisit le tube d’aluminium, s’accroupit sur le fond et se propulse en diagonale vers la surface. Elle a choisi l’angle qui lui permettra de gagner quelques mètres en direction des îles du Frioul. C’est un pari peu risqué. Nood Spei n’enverrait pas ses quarante concurrents s’affronter dans le port de Marseille. La remontée est euphorisante. L’air enfle dans les poumons donnant l’impression que l’oxygène afflue dans le sang. Floée crève la surface à côté
d’un garçon aux cheveux bruns et aux yeux noirs. Leurs regards se croisent. Elle devine instinctivement que c’est un α. Reste concentrée. Du pouce, elle fait sauter le bouchon du tube d’aluminium. À l’intérieur, une fine plaquette gélatineuse sur laquelle sont inscrits les mots « Cap de Croix ». Très vite, la plaquette se dilue entre ses doigts. Floée tourne la tête vers sa droite. Le garçon la regarde, yeux grands ouverts sur l’angoisse, ses mains tentant de retenir ce qui n’est déjà plus qu’eau de mer... Tu as de la chance, j’ai toujours été douée en géographie des îles, pense Floée en commençant à nager vers le cap de Croix, à l’extrémité est de l’île Ratonneau – le point le plus proche de Marseille. Le garçon va la suivre. Il n’a pas d’autre choix, tenter sa chance en imaginant que Nood Spei a donné la même instruction à tous les concurrents. – Merci ! Floée entend à peine le remerciement. Elle s’est déjà fondue dans l’arc de ses bras, dans les battements de ses jambes, cap sud-ouest. Trois mouvements, une respiration. Crawl. Sa combinaison lui permet de glisser dans l’eau mieux que si elle était nue. Depuis sa nuque, l’écaille écarlate semble lui envoyer des signaux électriques. C’est du moins ce qu’elle imagine quand elle ressent ces picotements froids qui remontent jusqu’à la base de son crâne. Pomègues, Ratonneau, les deux îles composant l’archipel du Frioul. Combien d’heures passées à arpenter virtuellement les îles d’Europe en vue de préparer ce concours ? Des journées entières. Il lui suffit de fermer les yeux quelques secondes pour voir se matérialiser la géographie des îles Lofoten comme celles de l’archipel d’Åland. En 2074, le concours organisé sur le Stromboli, dans les îles éoliennes, fit douze morts, et jusqu’à ce jour, l’archipel volcanique des Lipari demeure le plus étudié et le plus craint. Il se dit que Nood Spei en affectionne particulièrement l’aridité brutale. Ne pas se laisser contaminer par les images des corps déchiquetés, en bas des falaises. Nager vers son propre but. Nager pour l’humanité nouvelle. À droite, à gauche, Floée entend les mouvements rapides d’autres nageurs. Dans son dos, le garçon la talonne. Il restera derrière ; il ne peut pas la dépasser car il ne sait pas où aller. Trouver un autre lièvre lui ferait perdre plus de temps. Tu fais le bon choix. L’eau est à quatorze degrés. Aucune hésitation n’est permise. La combinaison et les produits chimiques ingérés avant le départ permettent de gagner un ou deux degrés, mais n’empêchent en rien l’hypothermie. Floée accélère le rythme, levant de temps à autre la tête pour vérifier qu’elle garde le bon cap. Le vent siffle à la surface, les embruns lui fouettent le visage. Heureusement, le temps est clair et les îles blanches se détachent nettement droit devant elle. Ne pas perdre de temps. Elle ferme les yeux et rassemble ses souvenirs. Aussi simple qu’un puzzle pour enfant de sept ans. Elle croise les images virtuelles de l’archipel avec sa mémoire des lieux. Les noms des Calanques lui échappent, mais elle parvient à placer le Cap Caveaux au bout de Pomègues, l’îlot de Tiboulen du Frioul, le Grand Salaman et le port, fermé par la digue reliant les deux îles principales. La chaleur ne sera pas son ennemie, aujourd’hui. Mais le froid, oui, le froid et la caillasse coupante, le manque d’eau, le vent qui disperse les odeurs, le vent qui déséquilibre. Il a plu il y a deux jours dans la région. Depuis plus d’un mois, elle suit de près la météo, non pour le jour même mais pour les jours passés et les jours à venir. Ici, vent et ciel bleu pour trois jours. L’épreuve sera terminée avant. Comme un étau puissant, une main d’homme lui saisit la cheville. Elle a à peine le temps d’avaler une bouffée d’air avant d’être entraînée vers les profondeurs. Une autre main bloque son avant-bras. Ne panique pas. Tu savais. Quand les règles ne sont pas écrites, chacun fait son propre choix. Ils sont deux. Un homme, une femme. Ils travaillent ensemble. Sondent vers les profondeurs. L’homme la tire tandis que la femme la pousse et tente





















