Extrait du livre Pantagruel
Pantagruel de François Rabelais
CHAPITRE V : Des faits du noble Pantagruel en son jeune âge Ainsi croissait Pantagruel de jour en jour et profitait à vue d'œil, dont son père se réjouissait par affection naturelle. Il lui fit faire, comme il était petit, une arbalète pour s'ébattre après les oisillons, qu'on appelle à présent la grande arbalète de Chantelle. Puis il l'envoya à l'école pour apprendre et passer son jeune âge. Il vint à Poitiers pour étudier et profita beaucoup. Étant dans ce lieu, il vit que les écoliers avaient beaucoup de loisirs ne sachant à quoi passer leur temps ; il en eut compassion. Un jour il prit après un grand rocher qu'on nomme Passelourdin, une grosse roche ayant environ douze toises en carré, et quatorze empans d'épaisseur, et la mit sur quatre piliers au milieu d'un champ, bien à son aise ; afin que les écoliers quand ils n'auraient rien à faire, pussent passer leur temps à monter sur cette pierre et la banqueter ou écrire leurs noms avec un couteau, et à présent on l'appelle la Pierre-Levée. Et en mémoire de cela personne n'est, encore aujourd'hui, reçu en l'Université de Poitiers, sinon qu'il ait bu à la fontaine Cabaline de Croustelles, passé à Passelourdin, et monté sur la Pierre-Levée. Et après, lisant les belles chroniques de ses ancêtres, il trouva que Geoffroy de Lusignan, dit Geoffroy à la grand-dent, grand-père du beau cousin de la sœur aînée de la tante du gendre de l'oncle de la bru de sa belle- mère, était enterré à Maillezais ; il prit un jour campos pour le visiter comme homme de bien. Et parlant de Poitiers avec quelques-uns de ses compagnons, ils passèrent par Legugé, visitant le noble Ardillon ; par Lusignan, par Sansay, par Celles, par Collonges, par Fontenay-le-Comte, saluant le docte Tiraqueau, et de là ils arrivèrent à Maillezais, où il visita le tombeau du dit Geoffroy à la grand-dent dont il eut quelque peu frayeur, voyant sa portraiture ; car il est représenté comme un homme furieux tirant son grand glaive de sa gaine. Et demandant la raison de cela, il lui fut répondu que les peintres et les poètes ont la liberté de peindre à leur plaisir ce qu'ils veulent. Mais il ne se contenta pas de leur réponse, et dit : « Il n'est peint ainsi sans cause ; je me doute qu'à sa mort on lui a fait quelque tort, duquel il demande vengeance à ses parents. Je m'en enquerrai plus à point, et j'en ferai ce que de raison. » Puis il retourna, non à Poitiers, mais il voulut visiter les autres universités de France ; à cet effet il passa à la Rochelle, se mit sur mer et vint à Bordeaux, auquel lieu il ne trouva grand exercice sinon des gabarriers jouant aux luettes sur la grève. De là il vint à Toulouse où il apprit fort bien à danser et à jouer de l'épée à deux mains, comme c'est l'usage des écoliers de cette université ; mais il n'y demeura guère quand il vit qu'ils faisaient brûler leurs régents comme des harengs saurs disant : « À Dieu ne plaise que je meure ainsi, car je suis de ma nature assez altéré sans me chauffer davantage ! » Puis il vint à Montpellier où il trouva fort bons vins de Mire veaux et joyeuse compagnie, il pensa se mettre à étudier la médecine, mais il considéra que l'état était par trop fâcheux et mélancolique et que les médecins sentaient le clystère comme vieux diables. Alors il voulut étudier les lois, mais voyant qu'ils n'étaient là que trois teigneux et un pelé, il partit. En chemin il fit le pont du Gard et l'amphithéâtre de Nîmes en moins de trois heures, qui semble toutefois être un travail plus divin que humain. Et vint à Avignon, où il ne fut pas trois jours sans être amoureux, ce que voyant son pédagogue nommé Épistemon, l'en retira et le mena à Valence en Dauphiné, mais il vit qu'il n'y avait grand exercice et que les maroufles de la ville battaient les écoliers, dont il eut grand dépit ; et un beau dimanche que tout le monde dansait publiquement, un écolier se voulut mettre à danser ce qui ne lui fut pas permis. Pantagruel voyant cela, leur donna à tous la chasse jusqu'au bord du Rhône où il les voulait faire noyer, mais ils se cachèrent sous terre, comme les taupes, une bonne demi-lieue sous le Rhône. Le trou y apparaît encore. Après il partit, et en trois pas et un saut il vint à Angers où il se trouvait fort bien, et y eut demeuré quelque temps si la peste ne l'en eût chassé. Alors il vint à Bourges où il étudia longtemps et profita beaucoup en la faculté des lois. Partant de Bourges, il vint à Orléans, et là il trouva beaucoup d'écoliers, qui lui firent grande fête à son arrivée, et en peu de temps il apprit à jouer à la paume, si bien qu'il en était maître. Car les étudiants de ce lieu en font bel exercice. À l'égard de se rompre la tête à étudier, il ne le faisait pas, de peur que la vue ne lui diminuât, surtout qu'un des régents répétait souvent dans ses lectures qu'il n'y a chose aussi contraire à la vue, comme l'est la maladie des yeux.
CHAPITRE Ier : De l’origine en antiquité du grand Pantagruel Ce ne sera pas une chose inutile ni oisive que de vous raconter, pendant que nous nous reposons, la première source et origine d'où nous est né le bon Pantagruel. Car je vois que tous les bons historiographes ont traité ainsi leurs chroniques, non seulement les Arabes barbares, les Latins ethniques, les Grecs gentils qui furent buveurs éternels, mais aussi les auteurs de la sainte Écriture, comme monseigneur saint Luc mêmement, et saint Matthieu. Il vous convient donc de noter qu'au commencement du monde (je parle de loin, il y a plus de quarante quarantaines de nuits, pour compter à la manière des anciens Druides), peu après qu'Abel fut occis par Caïn, son frère, la terre imbue du sang du juste fut si fertile, pendant une certaine année, en toutes espèces de fruits qui sont produits de ses flancs et particulièrement en mêles, qu'on l'appela de toute mémoire l'année des grosses mêles : car les trois suffisaient pour parfaire le boisseau. En cette année les calendes furent trouvées dans les bréviaires des Grecs : le mois de mars tomba en carême et la mi-août fut en mai. Au mois d'octobre, ce me semble, ou bien de septembre (afin que je ne me trompe, car de cela je me veux curieusement garder), fut la semaine tant renommée dans les annales, qu'on nomme la semaine des Trois-Jeudis : car il y en eut trois à cause des irrégularités bissextiles, que le soleil broncha quelque peu comme debitoribus à gauche, et la lune varia de son cours de plus de cinq toises, et le mouvement de trépidation au firmament dit Aplane fut manifestement vu : tellement que la Pléiade moyenne, laissant ses compagnes, déclina vers l'équinoxial : et l'étoile nommée l'Épi laissa la Vierge, se retirant vers la Balance : qui sont des cas épouvantables et matières tellement dures et difficiles que les astrologues n'y peuvent mordre. Aussi auraient-ils les dents bien longues, s'ils pouvaient toucher jusque-là. Faites votre compte que le monde mangeait volontiers desdites mêles ; car elles étaient belles à l'œil et délicieuses au goût. Mais, de même que Noé, le saint homme (auquel nous sommes tant obligés et tenus de ce qu'il a planté la vigne d'où nous vient cette nectarique, délicieuse, précieuse, céleste, joyeuse, déifique liqueur, qu'on nomme le piot), fut trompé en le buvant, car il ignorait sa grande vertu et puissance ; de même, dis-je, les hommes et les femmes de ce temps mangeaient avec grand plaisir de ce beau et gros fruit. Mais des accidents bien divers leur advinrent : car à tous leur survint une enflure bien horrible ; mais pas à tous dans le même endroit. Car quelques-uns enflaient par le ventre, et le ventre leur devenait bossu comme une grosse tonne ; desquels est écrit : Ventrem omnipotentem : lesquels furent tous gens de bien et bons raillards. Et de cette race naquit Saint-Pansart et Mardi-gras. Les autres enflaient par les épaules et étaient tellement bossus qu'on les appelait Montifères, comme porte-montagnes, dont vous en voyez encore par le monde en divers sexes et dignités. Et de cette race sortit Ésope, duquel vous avez les beaux faits et dits par écrit. D'autres croissaient en longueur par les jambes, et vous eussiez dit que c'étaient des grues, des flamants ou des gens marchant sur des échasses. Et les petits grimauds les appellent en grammaire Iambus. Aux autres le nez croissait tellement qu'il ressemblait à la flûte d'un alambic, tout diapré, tout étincelé de bubelettes, pullulant, pourpré, tout émaillé de pompettes, tout boutonné et brodé de gueules. Tels vous avez vu le chanoine Panzoult, et Piedebois, médecin d'Angers : de cette race peu aimèrent la tisane, mais tous furent amateurs de la purée septembrale. Nason et Ovide en prirent leur origine. Desquels est écrit Ne reminiscaris. Autres croissaient par les oreilles, qu'ils avaient si grandes, que de l'une ils faisaient le pourpoint, les chausses et le sayon : de l'autre ils se couvraient comme d'une cape à l'espagnole. Et l'on dit qu'en Bourbonnais la race dure encore, qui sont appelées oreilles de Bourbonnais. Les autres croissaient en longueur du corps : et de là sont venus les géants, et par eux Pantagruel. Et le premier fut Chalbroth, Qui fut père de Farybroth, Qui fut père de Hurtaly, qui fut beau mangeur de soupes et régna au temps du déluge, Qui fut père de Nembroth, Qui fut père d'Atlas, qui avec ses épaules garda le ciel de tomber, Qui fut père de Goliath, Qui fut père d'Erix, qui inventa le jeu de gobelets, Qui fut père de Titye, Qui fut père d'Eryon, Qui fut père de Polyphème, Qui fut père de Cace, Qui fut père d'Etion, qui le premier fut malade pour n'avoir pas bu frais en été, ainsi que le témoigne Bartachin, Qui fut père d'Encelade, Qui fut père de Cée, Qui fut père de Typhoé, Qui fut père d'Aloé, Qui fut père d'Othe, Qui fut père d'Ægeon, Qui fut père de Briarée qui avait cent mains, Qui fut père de Porphyrio, Qui fut père d'Adamastor, Qui fut père d'Anthée, Qui fut père d'Agatho, Qui fut père de Porrhus, contre lequel batailla Alexandre le Grand, Qui fut père d'Aranthas, Qui fut père de Gabbara, qui le premier inventa de boire d'autant, Qui fut père de Goliath de Secundille, Qui fut père d'Offot, lequel eut terriblement beau nez à boire au baril, Qui fut père d'Artachées, Qui fut père d'Oromédon, Qui fut père de Gemmagog, qui fut inventeur des souliers à poulaine, Qui fut père de Sisyphe, Qui fut père des Titans, dont naquit Hercules, Qui fut père d'Enay, qui fut très expert en matière d'ôter les cirons des mains, Qui fut père de Fier-à-bras, qui fut vaincu par Olivier, pair de France, compagnon de Roland, Qui fut père de Morgan, qui, le premier de ce monde, joua aux dés avec des besicles, Qui fut père de Fracassus, sur lequel a écrit Merlin Coccaie, Dont naquit Ferragus, Qui fut père de Happemouches, qui, le premier, inventa de fumer les langues de bœuf à la cheminée, car auparavant on les salait comme on fait pour les jambons, Qui fut père de Bolivorax, Qui fut père de Longis, Qui fut père de Gayoffe, Qui fut père de Machefaim,
Qui fut père de Brulefer, Qui fut père d'Engoulevent, Qui fut père de Galehaut, qui fut l'inventeur des flacons, Qui fut père de Mirelangaut, Qui fut père de Galafre, Qui fut père de Falourdin, Qui fut père de Roboastre, Qui fut père de Sortibrant de Conimbres, Qui fut père de Bruyer, qui fut vaincu par Ogier le Danois, pair de France, Qui fut père de Mabrun, Qui fut père de Flancanon, Qui fut père de Hacquelebac, Qui fut père de Videgrain, Qui fut père de Grandgousier, Qui fut père de Gargantua, Qui fut père de Pantagruel mon maître. J'entends bien qu'en lisant ces passages vous émettez un doute raisonnable, et demandez comme il est possible qu'il en soit ainsi, puisqu'au temps du déluge tout le mon périt, excepté Noé et sept personnes avec lui dans l'arche, au nombre desquels n'est pas mentionné ledit Hurtaly ? La demande est bien faite, sans doute, et bien apparente, mais la réponse vous contentera ou j'ai le sens mal galefreté. Et parce que je n'existais pas en ce temps-là pour vous en parler à mon plaisir, je vous alléguerai l'autorité des écrivains hébraïques, qui affirment que véritablement ledit Hurtaly n'était pas dans l'arche de Noé : aussi n'y eût-il pu entrer, car il était trop grand : mais il était dessus à cheval, jambe de çà, jambe de là, comme sont les petits enfants sur les chevaux de bois, et comme le gros taureau de Berne qui fut tué à Marignan, chevauchait pour sa monture un gros canon pierrier : c'est une bête de beau et joyeux amble, sans aucun défaut. De cette façon, après Dieu ce fut lui qui sauva ladite arche de péril ; car il lui donnait le branle avec les jambes, et du pied la tournait où il voulait, comme on fait du gouvernail d'un navire. Ceux qui étaient à l'intérieur lui envoyaient des vivres par une cheminée, en quantité suffisante, comme gens reconnaissant le bien qu'il leur faisait. Et quelquefois ils parlementaient ensemble comme faisait Icaromenippe avec Jupiter, ainsi que le rapporte Lucien. Avez-vous bien tout compris ? buvez donc un bon coup sans eau. Car si vous ne le croyez, je n'en fais pas autant. CHAPITRE II : De la nativité du très redouté Pantagruel Gargantua à l'âge de quatre cent quatre-vingt quarante et quatre ans eut son fils Pantagruel de sa femme Badebec, fille du roi des Amaurotes en Utopie qui mourut en lui donnant le jour, car il était si merveilleusement grand qu'il ne put naître sans suffoquer sa mère. Mais pour comprendre parfaitement la cause et la raison de son nom, qui lui fut donné en baptême, vous noterez qu'en cette année il fit une sécheresse tellement grande dans tout le pays d'Afrique, que les habitants passèrent trente-six mois trois semaines quatre jours seize heures et quelque peu davantage, sans pluie, avec une chaleur de soleil si véhémente que toute la terre en était aride. Elle ne fut, au temps d'Hélie, plus échauffée qu'alors. Car il n'y avait arbre sur terre qui eût feuille ou fleur : les herbes étaient sans verdure, les rivières taries, les fontaines à sec, les pauvres poissons délaissés de leur élément, voguant et criant par la terre horriblement, les oiseaux tombant de l'air faute de rosée : l'on trouvait par les champs les loups, les renards, cerfs, sangliers, daims, lièvres, lapins, belettes, fouines, blaireaux et autres bêtes, mortes la gueule béante. À l'égard des hommes, c'était une grande pitié : vous les eussiez vus tirant la langue comme lévriers ayant couru six heures, plusieurs se jetaient dans les puits. Toute la contrée était à l'ancre ; c'était pitoyable de voir le travail des humains, pour se garantir de cette horrifique altération. Car il y avait prou à faire de sauver l'eau bénite des églises pour qu'elle ne fût pas volée. Oh ! combien fut heureux, cette année, celui qui avait une cave fraîche et bien garnie ! Le philosophe raconte, en mouvant la question pourquoi l'eau de mer est salée, qu'au temps où Phébus donna le gouvernement de son chariot lucifique à Phaéton, le dit Phaéton, mal appris en l'art, et ne sachant suivre la ligne écliptique entre les deux tropiques de la sphère du soleil, varia de son chemin, et approcha tellement de la terre, qu'il mit à sec toutes les contrées subjacentes, brûlant une grande partie du ciel, que les philosophes appellent via lactea ; quoique les plus huppés poètes disent que c'est la partie du ciel où tomba le lait de Junon, lorsqu'elle allaita Hercules. Alors la terre fut tellement échauffée, qu'il lui vint une sueur énorme, dont elle sua toute la mer qui, pour cette raison, est salée, car toute sueur est salée. Ce que vous reconnaîtrez être vrai si vous voulez tâter de la vôtre propre ou bien de celle de votre voisin, ce qui m'est parfaitement égal. Quasi pareil cas arriva en cette dite année : car un jour de vendredi, que tout le monde s'était mis en dévotion et faisait une belle procession avec force litanies, suppliant le Dieu tout puissant de les vouloir bien regarder de son œil de clémence dans un tel malheur, l'on vit parfaitement sortir de terre de grosses gouttes d'eau, comme quand quel que personne sue copieusement. Et le pauvre peuple commença à se réjouir comme si c'eût été une chose à lui profitable : car quelques-uns disaient qu'il n'y avait aucune goutte de vapeur dans l'air, dont on espérât avoir pluie et que la terre y suppléait. Les autres gens savants disaient que c'était une pluie des antipodes : comme Sénèque narre au quatrième livre Quæstionum naturalium, parlant de l'origine et source du Nil. Mais ils y furent trompés ; car, la procession finie, alors que chacun voulait recueillir de cette rosée et en boire à plein godet, ils trouvèrent que ce n'était que saumure pire et plus salée que n'était l'eau de la mer. Et parce qu'en propre jour naquit Pantagruel, son père lui imposa un tel nom ; car Panta, en grec, vaut autant à dire comme tout, et Gruel, en langue arabe, vaut autant comme altéré. Voulant inférer qu'à l'heure de sa nativité le monde était tout altéré, et
voyant en esprit de prophétie qu'il serait quelque jour le dominateur des altérés : il vint au monde velu comme un ours, dont une des matrones dit en matière de prédiction : « Il est né velu, il fera des choses merveilleuses, et s'il vit il aura de l'âge. » CHAPITRE III : Du deuil que mena Gargantua de sa femme Badebec Quand Pantagruel fut né, qui fut ébahi et bien perplexe, ce fut Gargantua son père ; car voyant d'un côté sa femme Badebec morte, et de l'autre son fils Pantagruel né, si beau et si grand, il ne savait que faire. Et le doute qui troublait son entendement était, à savoir s'il devait pleurer pour le deuil de sa femme, ou rire pour la joie de son fils. D'un côté et d'autre il avait des arguments philosophiques qui le suffoquaient ; car il les faisait très bien in modo et figurá, mais il ne les pouvait résoudre, Et par ce moyen il demeurait empêtré comme la souris dans la poix ou un milan pris au lacet. « Pleurerai-je ? disait-il, oui : car, pourquoi ? Ma tant bonne femme est morte, qui était la plus ceci, la plus cela qui fut au monde. Jamais je ne la verrai, jamais je n'en retrouverai une pareille, ce m'est une perte inestimable ? Ô mon Dieu, que t'avais-je fait pour me punir ainsi ? Que ne m'envoyais-tu la mort à moi plutôt qu'à elle ? Car vivre sans elle ne m'est que languir. Ha, Badebec, ma mie, ma mignonne, ma tendrette, jamais je ne te verrai. Ha, pauvre Pantagruel, tu as perdu ta bonne mère, ta douce nourrice, ta dame très aimée. Ha, fausse mort, tant tu m'es malivole, tant tu m'es outrageuse de m'enlever celle à qui l'immortalité revenait de droit. » Et ce disant, il pleurait comme une vache, mais tout soudain il riait comme un veau, quand Pantagruel lui revenait en mémoire. « Ha, mon petit fils, disait- il, mon peton, que tu es joli, que tu es gentil ! Que je suis reconnaissant à Dieu qui m'a donné un si beau fils, tant joyeux, tant grand, tant joli. Ho, ho, ho, que je suis aise ! Buvons, ho, laissons toute mélancolie ; apporte du meilleur, rince les verres, boute la nappe, chasse ces chiens, souffle le feu, allume cette chandelle, ferme cette porte, taille ces soupes, envoie ces pauvres, donne-leur ce qu'ils demandent, ôte-moi ma robe que je me mette en pourpoint pour mieux festoyer. » Ce disant, il ouït les litanies des prêtres qui portaient sa femme en terre ; il laissa son bon propos et tout soudain fut ravi ailleurs, disant : « Seigneur Dieu, faut-il que je me contriste encore ? Cela me fâche : je ne suis plus jeune, je deviens vieux, le temps est dangereux, je pourrai prendre quelque fièvre, me voilà affolé. Foi de gentilhomme, il vaut mieux pleurer moins et boire davantage. Ma femme est morte, eh bien ! je ne la ressusciterai pas par mes pleurs ; elle est bien, elle est en Paradis pour le moins, si mieux elle n'est : elle prie Dieu pour nous, elle est bien heureuse, elle ne se soucie plus de nos misères et calamités. Autant nous en pend à l'œil. Mais voici ce que vous ferez, dit-il aux sages-femmes (où sont-elles ? bonnes gens, je ne vous peux voir), allez à son enterrement et pendant ce temps-là je bercerai mon fils ici, car je me sens bien fort altéré et je serais en danger de tomber malade. Mais buvez quelque bon trait avant ; car vous vous en trouverez bien, croyez-m'en sur mon honneur. » À quoi obtempérant, elles allèrent à l'enterrement et funérailles, et le pauvre Gargantua demeura à l'hôtel.
CHAPITRE IV : De l’enfance de Pantagruel Je trouve chez les anciens historiographes et poètes, que plusieurs personnes sont nées en ce monde de façons bien étranges qui seraient trop longues à raconter : lisez le septième livre de Pline, si vous avez le temps. Mais vous n'en ouïtes jamais d'une si merveilleuse comme fut celle de Pantagruel : car c'était chose difficile à croire, comment il crût en corps et en force en peu de temps. Et Hercules n'était rien lorsque étant au berceau il tua les deux serpents : car lesdits serpents étaient bien petits et bien fragiles. Mais Pantagruel étant au berceau fit des choses bien épouvantables. Je laisse ici à dire comment à chacun de ses repas il humait le lait de quatre mille six cents vaches. Et comment pour faire un poêlon à cuire sa bouillie, furent occupés tous les poêliers de Saumur en Anjou, de Villedieu en Normandie, de Bramont en Lorraine ; et on lui donnait ladite bouillie dans un grand timbre qui à présent est encore à Bourges, près du palais ; mais ses dents étaient tellement grandes qu'il rompit un grand morceau dudit timbre, comme cela apparaît très bien. Certain jour, vers le matin, qu'on voulait le faire téter une de ses vaches (car il n'eut jamais d'autres nourrices à ce que dit l'histoire), il défit un de ses bras des liens qui le retenaient au berceau et prit ladite vache par-dessous le jarret, et lui mangea les deux tétins et la moitié du ventre, avec le foie et les rognons ; et l'eût toute dévorée, n'eût été qu'elle criait horriblement comme si les loups la tenaient aux jambes, auquel cri tout le monde arriva et on enleva ladite vache à Pantagruel. Mais ils ne surent si bien faire que le jarret ne lui demeurât comme il le tenait, et le mangeait très bien, comme vous feriez d'une saucisse, et quand on voulut lui ôter l'os, il l'avala bientôt comme un cormoran un petit poisson, et après il commença à dire « Bon, bon, bon, » car il ne savait encore bien parler : voulant donner à entendre qu'il l'avait trouvé fort bon ; et qu'il n'en fallait plus qu'autant. Ce que voyant ceux qui le servaient le lièrent avec de gros câbles comme sont ceux que l'on fait à Tain pour le voyage du sel à Lyon ; ou comme sont ceux du grand navire français qui est au port de Grâce, en Normandie. Mais une fois que s'échappa un grand ours que son père nourrissait, et lui venait lécher le visage, car les nourrices ne lui avaient bien à point torché les babines, il se défit desdits câbles aussi facilement que Samson d'entre les mains des Philistins, et vous prit Monsieur de l'Ours, et le mit en pièces comme un poulet, et vous en fit une bonne gorge chaude pour ce repas. Gargantua craignant qu'il ne se fit mal, fit faire quatre grosses chaînes de fer pour le lier, et placer des arcs-boutants à son berceau. Et de ces deux chaînes vous en avez une à la Rochelle, que l'on lève au soir entre les deux grosses tours du havre. L'autre est à Lyon. L'autre à Angers. Et la quatrième fut emportée par les diables pour lier Lucifer qui se déchaînait en ce temps-là, à cause d'une colique qui le tourmentait extraordinairement, pour avoir mangé en fricassée, à son déjeuner, l'âme d'un sergent. Et il demeura ainsi coi et pacifique : car il ne pouvait rompre facilement lesdites chaînes ; mêmement qu'il n'avait pas d'espace dans son berceau pour donner la secousse des bras. Mais voici ce qu'il arriva un jour de grande fête que son père donnait à tous les princes de sa cour. Tous les officiers étaient tellement occupés du festin, que l'on ne se souciait nullement du pauvre Pantagruel, et demeurait ainsi à reculorum. Que fit-il ? ce qu'il fit, mes bonnes gens ? Écoutez. Il essaya de rompre les chaînes du berceau avec les bras, mais il ne put, car elles étaient trop fortes. Alors il trépigna tellement des pieds qu'il rompit le bout de berceau, qui était d'une grosse poutre de sept empans en carré, et aussitôt qu'il eut mis les pieds dehors, il s'avala le mieux qu'il put, en sorte qu'il toucha des pieds à terre. Et alors, avec grande puissance il se leva emportant son berceau ainsi lié sur l'échine, comme une tortue qui monte contre une muraille, et à le voir il semblait que ce fût une grande caraque de cinq cents tonneaux qui fût debout. En ce point, il entra dans la salle où l'on banquetait, si hardiment qu'il épouvanta l'assistance : mais, comme il avait les bras liés à l'intérieur, il ne pouvait rien prendre à manger : mais à grande peine s'inclinait pour prendre quelque lippée avec la langue. Ce que voyant, son père comprit bien qu'on l'avait laissé sans lui donner à manger, et commanda qu'il fût délié desdites chaînes, par le conseil des princes et seigneurs assistants de même que des médecins de Gargantua qui disaient que si on le tenait ainsi au berceau, il serait toute sa vie sujet à la gravelle. Lorsqu'on l'eût déchaîné, on le fit asseoir, il déjeuna fort bien ; puis il mit son berceau en plus de cinq cent mille pièces d'un coup de poing qu'il frappa au milieu par dépit, avec protestation de n'y jamais retourner.
CHAPITRE VI : Comment Pantagruel rencontra un Limousin qui contrefaisait le langage français Quelque jour, je ne sais quand, Pantagruel se promenait après souper avec ses compagnons, du côté de la porte de Paris ; là il rencontra un écolier tout joli et qui venait par ce chemin : et après qu'ils se furent salués, il lui demanda : « Mon ami, d'où viens-tu à cette heure ? – L'écolier lui répondit : « De l'alme, inclyte et célèbre académie, que l'on vocite Lutèce. – Qu'est-ce à dire ? dit Pantagruel à un de ses gens ? – C'est, répondit-il de Paris. – Tu viens donc de Paris ? dit-il. Et à quoi passez-vous le temps, messieurs les étudiants, au dit Paris ? – L'écolier répondit : Nous transfretons la Sequane au dilucule et crépuscule ; nous déambulons par les compiles et quadrivies de l'urbe ; nous dépumons la verbocination latiale ; nous cauponizons aux tavernes méritoires de la Pomme-du-Pin, du Castel, de la Madeleine et de la Mule. Et si par fortune il y a pénurie et rareté de pécune en nos marsupies, et soient exhautées de métal ferruginé, pour l'écot nous démettons nos codices et vestes opignerées, prestolants les tabellaires à venir des pénates et lares patriotiques. » À quoi Pantagruel dit : « Quel diable de langage est-ce ceci ? Pardieu tu es quelque hérétique. Que veut dire ce fou ? je crois qu'il nous forge ici quelque langage diabolique, et qu'il cherche à nous charmer comme enchanteur ? » – À quoi un de ses gens lui dit : « Sans doute ce galant veut contrefaire le langage des Parisiens, mais il ne fait qu'écorcher le latin, et pense ainsi pindariser, et il lui semble bien qu'il est un grand et beau parleur en français, parce qu'il dédaigne l'usage ordinaire de parler. – Par Dieu, dit Pantagruel, je vous apprendrai à parler, mais avant, dis-moi d'où tu es ? » – À quoi l'écolier répondit : « L'origine primère des mes aves et ataves fut indigène des régions Lémoviques, où requiesce le corpore de l'agiotate Saint-Martial. – J'entends bien, dit Pantagruel. Tu es limousin pour tout potage. Et tu veux ici contrefaire le Parisien. Or viens çà que je te donne un tour de peigne. » Alors il le prit à la gorge lui disant : « Tu écorches le latin, par Saint-Jean, je te ferai écorcher le renard, car je t'écorcherai tout vif. » Le pauvre Limousin commença alors à dire : « Vée dicou gentilatre, ho Saint-Marsaut, adjouda mi ! Hau, hau, laissas à quo au nom de Dious, et ne me touquas grou. – À quoi dit Pantagruel : « À cette heure tu parles naturellement. » Et ainsi il le laissa, mais le pauvre Limousin demeura altéré toute sa vie disant souvent que Pantagruel le tenait à la gorge. Et après quelques années il mourut. CHAPITRE VII : Comment Pantagruel vint à Paris, et des beaux livres de la bibliothèque Saint-Victor Après que Pantagruel eut fort bien étudié à Orléans, il délibéra de visiter la grande Université de Paris ; mais, avant que de partir, il fut averti qu'il y avait une grosse et énorme cloche à Saint-Aignan du dit Orléans, qu'elle était en terre depuis plus de deux cent quatorze ans ; car elle était tellement grosse, que par aucune espèce d'engin on ne la pouvait mettre seulement hors terre, quoique l'on y eût appliqué tous les moyens que mettent Vitruvius de Architectura, Albertus de Re ædificatoria, Euclides Theon, Archimedes et Hero de Ingeniis : car tout n'y servit de rien ; ayant cédé à l'humble requête des citoyens et habitants de ladite ville il délibéra de l'apporter au clocher qui lui était destiné ; de fait étant venu au lieu où elle était, il la leva de terre avec le petit doigt aussi facilement que vous lèveriez une sonnette d'épervier ; avant que de la porter au clocher, Pantagruel en voulut donner une aubade par la ville, et la faire sonner par toutes les rues en la portant en sa main, dont tout le monde se réjouit fort mais il en résulta un inconvénient bien grand ; car la portant ainsi, et la faisant sonner par les rues, tout le bon vin d'Orléans poussa, et se gâta, de quoi le monde ne s'avisa que la nuit suivante : car chacun se sentit tellement altéré d'avoir bu de ces vins poussés qu'ils ne faisaient que cracher aussi blanc que du coton de Malte, disant : « Nous avons du Pantagruel et avons les gorges salées. » Cela fait, il vint à Paris avec ses gens. À son entrée tout le monde sortit pour le voir, car vous savez bien que le peuple de Paris est sot par nature par bécarre et par bémol et le regardaient en grand ébahissement, et non sans grande peur qu'il n'emportât le palais ailleurs, comme son père avait emporté les cloches de Notre-Dame, pour les attacher au cou de sa jument. Et après qu'il y fut demeuré quelque temps et fort bien étudié dans tous les sept arts libéraux, il disait que c'était une bonne ville pour vivre, mais non pour mourir ; car les gueux de Saint-Innocent se chauffaient des ossements des morts. Il trouva la bibliothèque de Saint-Victor fort magnifique, mêmement quelques-uns des livres qu'il y trouva desquels s'ensuit le répertoire, et primo : Pantophla decretorum, Marmotretus de babouinis et singis, cum commento Dorbellis, L'Apparition de sainte Gertrude à une nonne de Poissy, Le Moutardier de pénitence, Les Houseaux, alias les Bottes de patience, Formicarium artium, De Brodiorium usu, et honestate chopinandi, per Sylvestrem, Le Cabas des notaires, Le Paquet de mariage, Le Creziou (creuset) de contemplation, Les Fariboles de droit, L'Aiguillon de vin, L'Éperon de fromage, Decrotatorium scholarium, Bricot, de Differentiis souparum, Le Culot de discipline, La Savate d'humilité, Le Tripier de bon pensement,
De croquendi lardonibus, libri tres, Pasquilli, doctoris marmorei, de capreolis cum chardoneta comedendis, tempore ab Ecclesia interdicto, Majoris, de Modo faciendi boudinos, Beda, de Optimate triparum, La Complainte des avocats sur la réforme des dragées, Le Chat fourré des procureurs, Des Pois au lard, cum commento, Præclarissimi juris utriusque doctoris maître Piloti Raquedenari, de Bobelinandi glossæ accursisanæ baguenaudis repetilio enucidiluculidissime, Stratagemata Francarchieri de Bagnolet, Franctopinus, de Remilitari, cum figuris Tevoti De Usu et utilitate ecorchandi equos et equas, autore M. N. Rostocostojambedanesse, de Moustarada post prandium servienda, lib. quatuordecim, Jabolenus, de Cosmographia purgatorii, Quæstio subtilissima, utrum Chimera, in vacuo bombinans, possit comedere secundas intentiones, et fuit debatuta per decem hebdomadas in concilio Constancii, Le Machefaim des avocats, Barbouillamenta Scoti, De Calcaribus removendis decades undecim, M. Albericum de Rosata, De Castrametandis crinibus lib. tres, L'Entrée d'Antoine de Leide aux terres des Grecs, Apologie contre ceux qui disent que la mule du Pape ne mange qu'à ses heures, Pronosticatio quæ incipit, Silvii Triquebille, Le Claquedent des maroufles, La Ratoire des Théologiens, Cullebutatorium confratrium, auctore incerto, La Barbotine des marmiteux, Poltronismus rerum Italicarum, Almanach perpétuel pour les goutteux, Maneries ramonendi fournellos, per M. Eccium. L'Histoire des farfadets, Les Happelourdes des officiaux, La Bauduffe (toupie) des trésoriers, Badinatorium sophistarum, Antipericatametanaparbecgedemphicribrationes mercedantium, Le Limaçon des rêvasseurs, Le Boutevent des alchimistes, L'Accoudoir de vieillesse, La Muselière de noblesse, Soixante et neuf bréviaires de haute graisse, Le Ramoneur d'astrologie, Desquels quelques-uns sont déjà imprimés : on imprime les autres maintenant dans la noble ville de Thubinge. CHAPITRE VIII : Comment Pantagruel trouva Panurge qu’il aima toute sa vie Un jour Pantagruel se promenant hors la ville vers l'abbaye Saint- Antoine devisant et philosophant avec ses gens et quelques écoliers, il rencontra un homme de belle stature et élégant en tous les linéaments du corps, mais tellement mal vêtu et en lambeaux, qu'il semblait être échappé des chiens et ressemblait à un cueilleur de pommes du pays du Perche. De tant loin que Pantagruel le vit, il dit aux assistants : « Voyez-vous cet homme qui vient par le chemin du pont de Charenton ? Par ma foi, il n'est pauvre que par fortune, la nature l'a produit de riche et noble lignée, mais les aventures des gens curieux l'ont réduit en cet état. » Aussitôt qu'ils furent auprès de lui, Pantagruel lui demanda : « Mon ami, je vous prie de vouloir bien vous arrêter un peu ici et de répondre à ce que je vous demanderai, vous ne vous en repentirez point, car j'ai affection très grande de vous aider de mon pouvoir dans la position où je vous vois, car vous me faites pitié. Pourtant mon ami, dites-moi, qui êtes-vous ? d'où venez-vous ? où allez-vous ? que cherchez- vous ? quel est votre nom ? » Le compagnon lui répondit en langue allemande. – Pantagruel dit : « Mon ami, je n'entends point ce baragouin-là ; pourtant si vous voulez qu'on vous entende, parlez autre langage. » Le compagnon reprit alors en arabe. – « Entendez-vous rien là ? dit Pantagruel aux assistants. – À quoi Épistemon répondit : « Je crois que c'est le langage des antipodes : le diable n'y mordrait rien. » – Lors dit Pantagruel : « Je ne sais, compère, si les murailles vous comprendront, mais nul de nous n'y entend note. » Le compagnon s'exprima en italien : – À quoi répondit Épistemon : « Autant de l'un comme de l'autre. » Alors Panurge reprit en anglais : – Encore moins, répondit Pantagruel. Il s'exprima encore en basque, en bas-breton, flamand, danois, hébreu, grec, en latin, etc. « Dea, mon ami, dit Pantagruel, ne savez-vous parler français. – Si fais, très bien, Seigneur, répondit le compagnon ; Dieu merci, c'est ma langue naturelle et maternelle, car je suis né et j'ai été nourri jeune au jardin de France, c'est la Touraine. – Donc, dit Pantagruel, racontez-nous votre nom et d'où vous venez ; car, par ma foi, je vous ai déjà pris en amour si grand que, si vous condescendez à mon vouloir, vous ne bougerez jamais de ma compagnie, et vous et moi nous ferons une paire d'amis comme furent Énée et Achates. – Seigneur, dit le compagnon, mon vrai et propre nom de baptême est Panurge, à présent je viens de Turquie où je fus mené prisonnier lorsqu'on alla à Metelin en la male heure. Et volontiers je vous raconterais mes fortunes, qui sont plus merveilleuses que celles d'Ulysse ; mais puisqu'il vous plaît de me retenir avec vous, j'accepte franchement l'offre, protestant de ne jamais vous laisser ; et allassiez-vous à tous les diables, nous aurons meilleur temps pour vous conter tout cela, pour cette heure j'ai nécessité bien urgente de manger : j'ai les dents aiguës, ventre vide, gorge sèche, appétit strident. » Alors Pantagruel commanda qu'on le menât en son logis et qu'on lui apportât force vivres. Ce qui fut fait, il mangea très bien et alla se coucher de bonne heure et dormit jusqu'au lendemain à l'heure du dîner, en sorte qu'il ne fit que trois pas et un saut du lit à table.
CHAPITRE IX : Comment Panurge raconta la manière dont il échappa de la main des Turcs Un jour qu'ils se reposaient, Pantagruel dit à Panurge : « Je crois que c'est le moment de nous raconter comment vous vous échappâtes des mains des Turcs. – Par Dieu, Seigneur, dit Panurge, je ne vous en mentirai de mot. » « Les paillards Turcs m'avaient mis en broche tout lardé comme un lapin, car j'étais tellement maigre qu'autrement ma chair eût été fort mauvaise viande, et en ce point ils me faisaient rôtir tout vif. Ainsi, comme ils me rôtissaient, je me recommandais à la grâce divine, ayant en mémoire le bon saint Laurent, et toujours j'espérais en Dieu qu'il me délivrerait de ce tourment, ce qui fut fait bien étrangement. Car ainsi que je me recommandais de bien bon cœur à Dieu, criant : « Seigneur Dieu, aide-moi ! Seigneur Dieu, sauve-moi ! Seigneur Dieu, ôte-moi de ce tourment auquel ces traîtres chiens me détiennent parce que je maintiens ta loi ! » le rôtisseur s'endormit par le vouloir divin, ou bien de quelque bon Mercure qui endormit adroitement Argus qui avait cent yeux. Quand je vis qu'il ne me tournait plus en rôtissant, je le regarde et m'aperçois qu'il s'est endormi : alors je prends avec les dents un tison par le bout où il n'était point brûlé, et vous le jette au giron de mon rôtisseur ; j'en jette un autre le mieux que je peux sous un lit de camp, qui était auprès de la cheminée, où était la paillasse de monsieur mon rôtisseur. Incontinent, le feu se prit à la paille, de la paille au lit, et du lit à tout l'étage qui était revêtu de sapin fait à queues de lampes. Mais le bon fut que le tison que j'avais jeté au giron de mon rôtisseur lui brûla tout l'estomac, mais il était tellement punais qu'il ne le sentit pas immédiatement. Aussitôt qu'il s'en aperçut, il se leva tout étourdi criant à la fenêtre tant qu'il put : « Dalbaroth ! Dalbaroth ! » ce qui veut dire : Au feu, au feu. Il vint droit à moi pour me jeter tout entier dans le brasier, et déjà il avait coupé les cordes dont on m'avait lié les mains, il coupait les liens des pieds ; mais le maître de la maison entendant le cri au feu et sentant la fumée de la rue où il se promenait avec quelques autres pachas, courut tant qu'il put pour porter secours et enlever les bijoux. « De pleine arrivée, il tira la broche où j'étais embroché, et tua tout roide mon rôtisseur, dont il mourut là par faute de gouvernement ou autrement ; car il lui passa la broche un peu au-dessus du nombril vers le flanc droit, et lui perça le troisième lobe du foie, et le coup haussant lui pénétra le diaphragme, et par à travers la capsule du cœur la broche lui sortit par le haut des épaules entre les spondyles et l'omoplate gauche. La vérité est qu'en tirant la broche de mon corps, je tombe à terre près des landiers, je me fis un peu de mal dans ma chute, toutefois pas trop grand, car les lardons soutinrent le coup. Puis mon pacha voyant que le coup était désespéré et que sa maison était brûlée sans rémission, et tout son bien perdu, se donna à tous les diables, appelant Grilgoth, Astaroth, Rappalus, et Gribouillis par neuf fois. « Ce que voyant, j'eus peur pour plus de cinq sols, craignant que les diables venant à cette heure pour emporter ce fou, ne m'emportassent aussi. Je suis déjà à demi rôti, nos lardons sont causes de mon mal : car ces diables- ci sont friands de lardons, mais je fis le signe de la croix criant : Agios athanatos ho Theos, et nul ne venait. Ce que connaissant, mon vilain pacha se voulait tuer de ma broche, et s'en percer le cœur : de fait, il la mit contre sa poitrine, mais elle ne pouvait outrepasser, car elle n'était pas assez pointue, il poussait tant qu'il pouvait, mais il n'avançait à rien. Alors je vins à lui disant : « Messire, tu perds ici ton temps, car tu ne te tueras jamais ainsi : tu te blesseras peut-être quelque part, dont tu languiras toute ta vie entre les mains des chirurgiens : mais si tu veux, je te tuerai ici, tout franchement, en sorte que tu n'en sentiras rien, et tu peux m'en croire ; car j'en ai tué bien d'autres qui s'en sont fort bien trouvés. – Ha, mon ami, dit-il, je t'en prie, si tu fais cela je te donne ma bourse ; tiens, la voilà, il y a six cents seraphs dedans et quelques diamants et rubis en perfection. » – Et où sont-ils ? dit Épistemon. – Par saint Jean, dit Panurge, ils sont bien loin s'ils vont toujours. Mais où sont les neiges d'antan ? c'était le plus grand souci qu'eût Villon, le poète parisien. – Achève, je te prie, dit Pantagruel, que nous sachions comment tu accoutras ton pacha. – Foi d'homme de bien, dit Panurge, je n'en mens de mot. Je le bandai d'une méchante braye que je trouvai là à demi brûlée, et le liai solidement, pieds et mains, avec mes cordes, si bien qu'il n'eût su regimber ; puis je lui passai ma broche à travers l'estomac, et le pendis, accrochant la broche à deux gros crampons qui soutenaient des hallebardes. Je vous attise un beau feu au-dessous et vous flambe mon milord comme on fait les harengs saurs à la cheminée. Puis prenant sa bourse et un petit javelot qui était sur les crampons, je m'enfuis au beau galop. Et Dieu sait comment je sentais mon épaule de mouton. « Quand je fus descendu dans la rue, je trouvai tout le monde qui était accouru pour éteindre le feu à force d'eau. Me voyant ainsi à demi rôti ils eurent pitié de moi naturellement, et me jetèrent toute leur eau, ce qui me rafraîchit joyeusement et me fit fort grand bien ; puis ils me donnèrent quelque peu à repaître, mais je ne mangeai guère, car ils ne me donnaient que de l'eau à boire, selon leur mode. Ils ne me firent autre mal, sinon un vilain petit Turc, bossu par devant, qui furtivement me croquait mes lardons ; mais je lui donnai si vert dronos sur les doigts avec mon javelot qu'il n'y retourna pas deux fois. Notez que ce rôtissement me guérit, d'une goutte sciatique, à laquelle j'étais sujet depuis plus de sept ans, du côté où mon rôtisseur s'endormant me laissa brûler. « Or, pendant qu'ils s'occupaient de moi, le feu triomphait, ne demandez pas comment, à prendre à plus de deux mille maisons, tellement que quelqu'un s'en aperçut et s'écria : Ventre Mahom ! toute la ville brûle et nous nous amusons ici. » « Alors chacun s'en alla à sa chaumière. Pour moi, je pris mon chemin vers la porte. Quand je fus sur une petite butte qui est auprès, je me retournai en arrière comme la femme de Loth, et je vis la ville brûlant presque totalement, je fus tellement aise, que je faillis mourir de joie, mais Dieu m'en punit bien. – Comment ? dit Pantagruel. – Ainsi, reprit Panurge, que je regardais en grande liesse ce beau feu, me réjouissant et disant : Ha ! pauvres puces ; ha ! pauvres souris, vous aurez mauvais hiver, le feu est en votre palier ! plus de six, voire plus de treize cent onze chiens gros et menus sortirent tous ensemble de la ville, fuyant le feu. Ils arrivèrent droit à moi sentant l'odeur de ma chair rôtie, et ils m'eussent dévoré de suite, si mon bon ange ne m'eût bien inspiré, m'enseignant un remède contre le mal de dents. – Et à quel propos, dit Pantagruel, craignais-tu le mal des dents, n'étais-tu pas guéri de tes rhumes ! – Pasque de soles, répondit Panurge, est- il mal de dents plus grand que quand les chiens vous tiennent aux jambes ? Mais soudain je m'avise de mes lardons et les jetai au milieu d'eux ; alors les chiens d'aller et de s'entrebattre l'un l'autre à belles dents, à qui aurait le lardon. Par ce moyen ils me laissèrent, et je les laissai se tenant aux poils, je m'échappai de bon cœur gaillardement, et vive la rôtisserie !
CHAPITRE X : Des mœurs et conditions de Panurge Panurge était de stature moyenne, ni trop grand, ni trop petit, il avait le nez un peu aquilin, fait à manche de rasoir ; et avait pour lors l'âge de trente- cinq ans ou environ, fin à dorer comme une dague de plomb, bien galant homme de sa personne, sinon qu'il était quelque peu débauché, et sujet de nature à une maladie qu'on appelait en ce temps-là : Faute d'argent, c'est douleur non pareille. Toutefois il avait soixante-trois manières d'en trouver toujours à son besoin, dont la plus honorable et plus commune était par façon de larcin furtivement fait ; malfaisant, pipeur, buveur, batteur de pavés, ribleur s'il en était à Paris ; Au demeurant le meilleur fils du monde. Toujours il machinait quelque chose contre les sergents et contre le guet. Une fois il assemblait trois ou quatre bons rustres, les faisait boire comme templiers sur le soir, après les menait au-dessus de Sainte-Geneviève, ou auprès du collège de Navarre, et à l'heure que le guet montait par là (ce qu'il connaissait en mettant son épée sur le pavé, et l'oreille auprès, et lorsqu'il entendait son épée branler, c'était signe infaillible que le guet était près), à ce moment, ses compagnons et lui, prenant un tombereau, lui donnaient le branle, le poussant avec grande force du côté de la vallée, et ainsi mettaient tout le pauvre guet par terre comme porcs, puis ils filaient de l'autre côté : car en moins de deux jours, il sut toutes les rues, ruelles et traverses de Paris comme son Pater. D'autres fois, il faisait en quelque belle place, par où ledit guet devait passer, une traînée de poudre à canon ; et à l'heure qu'il passait, il mettait le feu dedans et prenait son passe-temps à voir la bonne grâce qu'ils avaient en fuyant, pensant que le feu Saint-Antoine les tint aux jambes. À l'égard des pauvres maîtres ès arts et théologiens, il les persécutait sur tous autres. Quand il rencontrait quelques-uns d'entre eux par la rue, il ne manquait jamais de leur faire quelque sottise, mettant des ordures dans leur chaperon au bourrelet ; leur attachant de petites queues de renard, ou des oreilles de lièvres par derrière, ou quelque autre mal. CHAPITRE XI : Comment Pantagruel partit de Paris apprenant la nouvelle que les Dipsodes envahissaient le pays des Amorotes Pantagruel ayant appris la nouvelle que son père Gargantua avait été transporté au pays des fées par Morgan, comme fut jadis Ogier et Artus ; que le bruit de cette translation ayant été promptement répandu, les Dipsodes étaient sortis de leurs limites et avaient gâté une grande partie du pays d'Utopie ; et que pour le moment ils tenaient la grande ville des Amorotes assiégée, partit incontinent, sans rien dire à personne, car l'affaire requérait urgence, et vint à Rouen. Partant, il arriva à Honfleur où il s'embarqua avec Panurge, Épistemon, Eusthènes et Carpalim. Une heure après, il se leva un grand vent nord-nord-ouest auquel ils donnèrent pleines voiles, et en peu de jours ils passèrent par Porto-Santo, Madère et firent escale aux îles Canaries. Puis ils passèrent par le cap Blanc, le cap Vert, Gambie, le cap de Bonne- Espérance et finalement ils arrivèrent au pays d'Utopie, distant de la ville des Amorotes de trois lieues et quelque peu davantage. Quand ils furent à terre quelque peu rafraîchis, Pantagruel dit : « Enfants, la ville n'est pas loin d'ici ; avant que de marcher outre, il serait bon de délibérer de ce qui est à faire, afin que nous ne ressemblions point aux Athéniens, qui ne délibéraient jamais sinon après le cas fait. Êtes-vous disposés à vivre ou mourir avec moi ? – Seigneur, oui, dirent-ils tous, tenez- vous assuré de nous comme de vos propres doigts. – Or, dit-il, il n'y a qu'un point qui tienne mon esprit en suspens et dans le doute, c'est que je ne sais en quel ordre ni en quel nombre sont les ennemis qui tiennent la ville assiégée ; car, si je le savais, je m'en irais en plus grande assurance. Avisons ensemble aux moyens que nous pourrions employer pour être bien informés. » – À quoi tous ensemble dirent : « Laissez-nous y aller voir, et attendez-nous ici, car aujourd'hui nous vous apporterons des nouvelles certaines. » – Je, dit Panurge, entreprends d'entrer dans leur camp au milieu des gardes et du guet, et banqueter avec eux, m'amuser à leurs dépens, sans être connu d'aucun, visiter l'artillerie, les tentes de tous les capitaines, et me prélasser par les bandes, sans être jamais découvert : le diable ne me tromperait pas, car je suis de la lignée de Zopyre. – Je, dit Épistemon, sais tous les stratagèmes et prouesses des vaillants capitaines et champions des temps passés, et toutes les ruses et finesses de discipline militaire : j'irai, et encore que je fusse découvert et décelé, je m'échapperai en leur faisant croire de vous tout ce qui me plaira : car je suis de la lignée de Sinon. – Je, dit Eusthènes, entrerai par à travers leurs tranchées, malgré le guet et tous les gardes, car je leur passerai sur le ventre et leur romprai bras et jambes, et fussent-ils aussi forts que le diable : car je suis de la lignée d'Hercules. – Je, dit Carpalim, y entrerai, si les oiseaux y entrent ; car j'ai le corps tellement allègre, que j'aurai sauté leurs tranchées, et traversé tout leur camp avant qu'ils m'aient aperçu. Et ne crains ni trait, ni flèche, ni cheval, quelque léger qu'il soit, fût-ce Pégase de Persée, ou Pacolet, et devant eux je m'échapperai sain et sauf : j'entreprends de marcher sur les épis, sur l'herbe des prés, sans qu'elle fléchisse sous moi : car je suis de la lignée de Camille amazone.

























