Perchés

Perchés

9-12 ans - 81 pages, 26029 mots | 3 heures 08 minutes de lecture
© Éditions du Pourquoi pas, 2026, pour la 1ère édition - tous droits réservés

Perchés

9-12 ans - 3 heures 08 minutes

Perchés

On est six. On est six, perchés dans les arbres…

On est là parce qu’on est décidés à ne pas se laisser faire… la tronçonneuse ne passera pas. 

Une histoire de jeunes adolescents qui entrent en résistance.

"Perchés" vous est proposé à la lecture version illustrée, ou à écouter en version audio racontée par des conteurs et conteuses. En bonus, grâce à notre module de lecture, nous vous proposons pour cette histoire comme pour l’ensemble des contes et histoires une aide à la lecture ainsi que des outils pour une version adaptée aux enfants dyslexiques.
Du même éditeur :

Extrait du livre Perchés

Perchés de Florence Médina et Charlotte André aux éditions du Pourquoi Pas


Perchés - une petite histoire de ZAD...
Entrée en matière et en résistance On est six. On est six et on s’est perchés dans les arbres. On est six, si on exclut les cloportes, les fourmis, les mouches, les larves, les araignées, les mésanges, les moineaux et le couple de merles qui dorment beaucoup plus haut dans la canopée.
On ne s’est pas juchés dans les branches parce que nos parents ont voulu nous forcer à manger des escargots, comme dans le livre dont Clem nous a parlé, non. D’ailleurs, Gigi et Monsieur Takagi, les aînés de la bande, ont 150 ans au compteur à eux deux ; il y a longtemps que leurs parents ne les obligent plus à rien. On est montés dans les arbres parce qu’on refuse d’avaler des couleuvres. On est là parce que des gens essaient de nous bouffer notre quartier tout cru, veulent le vendre au plus offrant, le défigurer à coup de tronçonneuse et de bulldozer. On est là parce qu'on est décidés à ne pas se laisser faire. La tronçonneuse ne passera pas. 1. Le petit plaisir du jeudi soir Tout a commencé il y a un mois. Il s’est passé tellement de choses depuis, que ça me semble beaucoup plus loin. Ce soir-là, comme souvent, j’avais goûté et fait mes devoirs chez Clem. Quand je suis rentré à la maison, papa était planté devant la fenêtre ouverte et il fumait. Il a arrêté de fumer il y a six ans. Les rares fois où il a repris, pour une clope ou quelques mois, c’était parce que ça allait mal.
— Qu’est-ce qui se passe ? j’ai demandé. Il a écrasé sa cigarette d’un air coupable. — Je t’ai pas entendu rentrer. Ça va, fils ? — Ouais. Qu’est-ce qui se passe ? — T’as pas vu les panneaux sur la grille ? — Quels panneaux ? — Viens voir ! Je l’ai rejoint. On a regardé ensemble. De l’autre côté de la rue, trois étages plus bas, il y avait en effet deux grandes pancartes accrochées sur la grille du jardin. — Ah ouais, j’ai pas fait gaffe. C’est quoi ? — C’est vendu. Ils vont tout ratisser pour bâtir un immeuble. — Comment tu le sais ? — Je suis allé me renseigner. C’est un promoteur qui achète. — C’est quoi un promoteur ? — Quelqu’un qui fait acquisition de terrains et construit des trucs dessus pour faire du pognon. Si la vente se conclut, si tout se passe comme il veut, dans moins d’un an, on aura un bâtiment en vis-à-vis. — On pourra plus aller au jardin ? — Le vendeur s’est engagé à déblayer la friche avant la signature définitive. La pancarte de droite, c’est une déclaration préalable, elle concerne l’abattage des arbres. — Nooon !? Papa a refermé la fenêtre. — Va poser ton sac, lave tes mains, on passe à table. La brandade est déjà dans le four. La brandade surgelée, c’est le petit plaisir du jeudi soir, chez nous. On a des goûts simples avec mon père. Il dit que c’est le secret de la vie belle, aimer les petites choses. Il ne s’agit pas de se contenter de peu, mais de saisir le moindre bonheur, ne jamais bouder son plaisir. Papa dit qu’il a hérité cette philosophie de ma mère, que c’est elle qui lui a appris à s’émerveiller. Je crois qu’il lui rend hommage quand il se réjouit pour un coucher de soleil, une limonade en terrasse au printemps, un bon match de foot à la télé, une journée que la météo annonçait pourrie et qui offre une éclaircie, les nuées de mouettes dans le ciel les jours de marché, la neige, le soleil, les premiers bourgeons... La liste de ces petits bonheurs est infinie. La brandade de morue surgelée en fait partie, c’est comme ça. Sauf que ce soir-là, le cœur n’y était pas. On chipotait, dans un silence de mort. Mon père ne m’a même pas adressé les traditionnels : « T’as des devoirs ? Tu les as faits ? On t’a rendu ton DM de géo ? Combien t’as eu ? »
Il a débarrassé la table, je suis allé chercher des yaourts. Entre deux cuillerées, j’ai pris mon courage à deux mains, j’ai brisé le silence : — Ils ne peuvent pas nous piquer notre jardin ! — Malheureusement, ce n’est pas notre jardin. C’est une mauvaise habitude qu’on a prise de dire ça. Ce que nous avons appelé, pendant des années, notre jardin est avant tout un trou entre deux immeubles. Par endroits, au sol, on aperçoit des restes de fondations en pierre. Il y a eu là une maison. Pour une raison que j’ignore, elle a disparu et le jardin qui se situait à l’arrière a colonisé tout l’espace. Les immeubles autour de la parcelle ne sont pas très hauts, si bien que le soleil trouve toujours moyen de se faufiler. En plus des soi-disant mauvaises herbes, des fraisiers sauvages, des arbustes qui ont élu domicile sur la parcelle grâce aux oiseaux et au vent qui transportent des graines, aux noyaux de prunes ou d’abricots crachés ici ou là, de la glycine adossée au mur du fond, la friche compte trois grands arbres : un tilleul que papa adore, parce qu’à la belle saison, il lance ses senteurs jusque chez nous, un cerisier qui ne fait plus de fruits depuis longtemps et un marronnier d’Inde. Ce panorama est le seul intérêt de notre petit appartement. On a une seule chambre. Tous les soirs, pour se coucher, papa déplie le canapé du salon qui est aussi la pièce à vivre et comprend le coin cuisine riquiqui, la salle d’eau est un placard. On a atterri là de façon fracassante à la mort de maman. Ça devait être provisoire ; neuf ans plus tard, on y est toujours. Tous les deux ans, environ, papa est pris d’une subite envie de trouver un appartement plus grand, plus pratique, il lit les annonces, il entre dans les agences immobilières, il fait des visites. Parfois, quand il revient de ces virées, sur le ton de celui qui a trouvé la perle rare, il déclare : — C’était pas mal, c’était vraiment pas mal... Il me décrit alors la pièce supplémentaire ou la hauteur sous plafond qui permettrait qu’il se fasse une chambre en mezzanine, les WC séparés de la salle d’eau, le balcon, la belle superficie, le chauffage central. Et puis, il se pose devant la fenêtre du salon et il conclut : « Ouais, c’était pas mal, vraiment pas mal... Mais ça ne vaut pas notre jardin. » Officiellement, c’est vrai que cet endroit n’est pas à nous, mais le terrain est à l’abandon depuis si longtemps... À force de ne pas savoir à qui il appartient, j’ai cru
qu’il était à tout le monde. Et donc, un peu à moi. Papa s’est levé pour faire la vaisselle et, au milieu du bruit de l’eau qui coulait et des couverts qui s’entrechoquaient, il a dit : — Faut qu’on s’en aille avant que les travaux ne commencent. J’ai pas envie de bouffer de la poussière, d’avoir du bruit, des vibrations pendant des mois. Tout ça pour écoper d’une vue réciproque sur la vie des autres. — Mais, je veux pas aller ailleurs. Moi, j’ai mes racines, ici. — Milan, « un homme n’a pas de racines, il a des pieds ». Mon père utilise souvent cette citation de Salman Rushdie, pour panser ses propres blessures, se consoler d’être sans attache, coupé des siens. Amputé de maman, surtout. Depuis qu’il l’a perdue, c’est comme s’il n’y avait plus rien qui vaille la peine de se battre. Si, moi, évidemment. Sûrement qu’il se battrait pour moi. Mais le jardin d’en face, même s’il l’adorait, même s’il savait que ça me ferait un mal de chien de le perdre, ce n’était pas suffisant pour qu’il se révolte. — Demain, je dépose le préavis pour quitter l’appart et je nous cherche autre chose. En s’y prenant bien, on les verra pas poser le premier parpaing. À cet instant, je l’ai détesté aussi fort que je l’aime en temps normal. Je suis sorti en claquant la porte et je suis allé me réfugier dans mon marronnier. J’aime son immensité, je sens que rien de mal ne peut m’arriver quand je suis dans ses branches. C’est là que depuis des années je déverse ma rage, mes larmes, mes apitoiements. Je suis sûr que cet arbre m’a épargné le psy. Papa m’a toujours laissé m’y percher, même le soir, même seul. Et puis, la fenêtre du salon lui offre une vigie idéale pour veiller sur moi. Je ne sais pas si c’est une histoire de pieds ou de racines, si l’arbre me prête les siennes, mais je me sens ici à ma place comme nulle part ailleurs. Ces branches m’offrent un ancrage au monde, elles sont mon endroit préféré sur la planète.
2. Une fratrie bricolée Il paraît qu’on choisit ses amis, pas sa famille. Ce n’est pas du tout comme ça que ça s’est passé pour Clem, Malika, Gaspard et moi. De nous tous, seule Malika vit avec un père et une mère qui sont encore ensemble. Les parents des autres se sont séparés quand ils étaient petits, voire très petits. Valentine, la mère de Clem, dit qu’on est une « fratrie bricolée » et que ce sont les plus belles. Selon elle, la monoparentalité est un sport de combat et pour s’en sortir, il faut jouer collectif. Au départ, on s’est donc retrouvés agglomérés, tous les quatre, pour des questions d’organisation et de plannings parentaux compliqués. Leila, la mère de Malika, emmenait Gaspard à l’école le matin, Valentine nous récupérait le soir, Gaspard et moi. Un mercredi après-midi sur deux, au lieu qu’on aille au centre aéré, elle nous gardait tous, y compris Malika, même si Leila était à la maison, afin qu’elle ne se sente pas exclue. Le summum, ça a été quand on a attrapé la varicelle, tous en même temps. On a passé notre convalescence chez Malika, affalés sur le canapé, des matelas d’appoint, des poufs, à se badigeonner les uns les autres d’éosine, à regarder en boucle Toy Story, Les Minions, Le Mécano de la General, à se gaver de makrouds et de cornes de gazelle. Leila n’est pas pour rien dans nos courbes de croissance au-dessus de la moyenne. C’est elle qui nous a fait pousser avec ses pâtisseries pleines de miel et d’amour. Donc, voilà, on ne s’est pas choisis. Si on n’avait pas pu se saquer, ça aurait été horrible ; par chance, on s’agace, on se frite, on se vanne, on se vole dans les plumes, mais on s’adore. On peut nous classer en deux catégories
majeures : les extravertis et les introvertis, autrement dit, les grandes bouches et les timides. Le premier groupe est composé de Gaspard et Malika. Ils ont des avis sur tout et la ramènent tout le temps. Lui passe souvent pour un abruti parce que sa langue va plus vite que son cerveau. En vérité, il sait un tas de choses, il est plutôt perspicace, mais il faut bien le connaître pour s’en apercevoir. Malika est une militante née, notre Che Guevarette, je suis sûr qu’elle est née le poing déjà levé. Dans le deuxième groupe, il y a donc Clem et moi. La plupart du temps, tandis que les deux autres se chamaillent, nous, on compte les points. Clem, Clémence en version intégrale, est une pivoine montée en graine. Elle rougit dès qu’elle ouvre la bouche. Et moi, Milan, je suis tellement peu sûr de moi que parfois je ne suis même pas certain de ce que je pense. Je suis souvent de l’avis du dernier qui a parlé. Neuf fois sur dix, quand Gaspard sort une énormité, je me dis : « Voilà ! C’est ça ! » Dans les trois secondes qui suivent, Malika lui rabat son clapet, je réalise que je l’ai échappé belle et j’en profite pour continuer à me taire. Bref, le lendemain de la brandade, j’ai même pas eu à les convoquer pour les informer de ce qui se passait puisqu’on se retrouve ici quasiment tous les vendredis après les cours, qu’il pleuve, qu’il vente ou qu’il neige. Oui, même s’il neige. On ne tient pas forcément très longtemps dans ces conditions, mais on s’offre au moins un quart d’heure à regarder les flocons tomber à travers les branches. Le rideau de neige augmente la sensation qu’on est sur une île, loin de nos adultes, des devoirs, des chambres à ranger. La friche est notre « ailleurs ». Malgré les grillages successifs et le portail que la mairie a fini par installer, il y a toujours eu des gens pour squatter. Surtout des gosses. Surtout mes potes et moi, depuis quelques années. Les arbres sont bourrés de plateformes bricolées à partir de planches de récupération, de palettes. Des parents ont parfois consolidé ces constructions sauvages d’un coup de visseuse ou de marteau. L’été, on suspend des draps, ça fait des cabanes. Ces arbres sont dans notre vie autant qu’on est dans leurs branches. Je trouve touchant que ces vieillards consentent à nous tenir compagnie en plein centre-ville, malgré le bruit, le bitume, la pollution. Ce sont nos grands-parents végétaux. Ils veillent sur nous, s’amusent de nos bêtises, nous regardent grandir, nous rattrapent quand on frôle la chute. Si ça se trouve, ils parlent de nous, la nuit, quand on n’est plus là. C’est pour ça qu’on entend bruire