Extrait du livre Contes Inuit de la banquise
Contes Inuit de la banquise de Jacques Pasquet et Xavier Armange aux éditions Rêves bleus
Contes Inuit de la banquise
I - Contes & récits
Prêts pour le grand voyage? Banquise Neige Traîneau Phoque Aurores boréales Iglou Blizzard Froid Ours Inuit Polaire Cette petite liste vous donne les premiers indices du voyage : direction la banquise arctique! Mais avant de vous lancer n'importe où, n'importe comment, prenez le temps de laisser chacun de ces mots entrer dans votre mémoire et faire son petit bonhomme de chemin. Fermez ensuite les yeux et laissez-vous glisser au gré des images qu'ils auront fait naître. Ces images, donnez-leur toute la place qu'elles méritent et dont elles ont besoin car, dans ce coin du globe,
l'espace ce n'est pas ce qui manque. Zappez ensuite allégrement de l'une à l'autre. Vous y êtes? Imaginez-vous simplement en train de faire une salade de mots : bien mélanger les ingrédients dans le désordre le plus total puis ajouter à volonté un zeste d'aventure, une pincée d'humour et un soupçon d'imagination. Ne vous laissez surtout pas impressionner. Abandonnez-vous au rêve! Un ailleurs immense s'ouvre à vous, tout de glace, de lumière et de froidure... si vaste en fait qu'il vous faudra probablement un bon guide si vous ne voulez pas vous y égarer. La bravoure est de rigueur sur ce territoire. Aussi n'hésitez pas et affrontez vos peurs les plus profondes. Que l'ours polaire et le blizzard ne vous arrêtent pas! Ou bien vous vous en tirerez sains et saufs et dans ce cas vous aurez une bonne histoire à raconter et quelques cicatrices ou gelures à exhiber; ou bien vous y laisserez votre peau et dans ce cas, il sera trop tard pour le regretter ou vous plaindre. Alors que choisissez-vous? L'aventure ou la routine? Vous avez choisi la routine? C'est votre droit. Per- sonne ne vous en voudra et puis ça laisse de la place pour les autres qui pourront vous raconter leurs aventures. Alors salut, bonjour, et à la prochaine ! Ceux et celles qui ont pris le risque de l'aventure, bienvenue ! suivez le guide, et rendez-vous au chapitre suivant. J'allais oublier un détail. Bonne chance! On ne sait jamais, ça peut toujours servir. Aux origines du monde inuit de l'Arctique Bravo à ceux et celles qui ont sauté la barrière. Vous voici maintenant embarqués pour le grand voyage. Voyage dans le temps et dans l'espace. Plus question de faire demi-tour ! Installez-vous donc grand confort pour la première partie du trajet et profitez-en pleinement car ça ne durera pas très longtemps. Le temps de faire la traversée de la Grande bleue à bord d'une de ces merveilleuses machines volantes, destination Montréal, province de Québec. Une fois arrivé, inutile de vous y attarder. C'est une très belle ville, certes,
mais l'aventure du Grand Nord n'est pas là, croyez-moi. Sautez aussitôt dans un autre avion, un peu plus petit mais presque aussi confortable et, deux heures plus tard, vous voici à Kuujjuaq, porte d'entrée du Nunavik, la terre des Inuit du Québec. Ça y est, cette fois vous y êtes ! Bonjour le Grand Nord, les iglous et les solitudes glacées à perte de vue. Avant tout, certaines précautions s'imposent ici. La première : se tenir au chaud les pieds, la tête et les mains. Commencez donc par enfiler une bonne paire de chaussettes, une tuque et des mitaines. Température du jour : - 37°C. Tout à fait de saison pour un mois de décembre. Faudra vous y faire ! Et puis, ne vous plaignez pas trop, la chance est de votre côté aujourd'hui : il n'y a pas de vent. Maintenant que vous êtes chaudement vêtus, ne perdons pas notre temps et allons-y ! Première vertu indispensable pour mener à bien votre aventure nordique : la patience. Il vous en faudra même une bonne dose, et dès à présent. Inutile donc de vous énerver sous prétexte que la suite de votre voyage ne se fera qu'un peu plus tard dans la journée et que personne ne peut vous préciser l'heure exacte du départ. L'avion qui doit vous emmener à destination est bloqué au Nord à cause du mauvais temps. Que voulez-vous de plus ? Vous aurez beau faire, crier ou tempêter, personne n'y peut rien. Quant à savoir dans combien de temps vous partirez, alors là, nul ne le peut le dire. Et si vous insistez encore, la seule réponse qu'on vous donnera avec le sourire sera : " Immaa ! ". D'ailleurs la meilleure chose à faire, c'est d'enlever votre montre et de la ranger dans le fond de votre sac à dos. Vous n'en aurez pas vraiment besoin ici. En attendant, puisque rien ne vous presse, essayez donc de trouver un petit coin tranquille dans l'aéroport. Ce ne sera pas difficile, on en a vite fait le tour. Je vous conseille le tapis à bagages. C'est un bon endroit. On peut s'y asseoir ou s'allonger, le sac bien calé sous la tête pour faire une sieste. C'est plus confortable au bout de quelques heures d'attente que les petits sièges en plastique. Quant aux enfants inuit qui courent partout, ne vous inquiétez pas pour eux, ils en ont l'habitude. Au pire, ils viendront jouer avec vous ou vous faire comprendre qu'ils aimeraient bien partager la barre de chocolat que vous dégustez. Maintenant que vous êtes bien installé, détendez-vous. Et puis, histoire de passer le temps, essayez donc un peu de vous imaginer ce monde
nordique tel qu'il était aux origines, à une époque si lointaine que même la mémoire des humains éprouve parfois quelques difficultés à s'en souvenir. « Au tout début, il y avait bien un monde mais qui ne ressemblait en rien à celui que nous connaissons aujourd'hui. C'était un disque plat entouré par la mer et qui reposait sur quatre piliers. Sous ce disque existait un autre monde, le monde inférieur, si petit qu'il était impossible de s'y tenir debout. Il y vivait pourtant des animaux. Au-dessus du disque se trouvait le monde supérieur supporté par quatre piliers sur lesquels reposait la voûte céleste. Or, un jour, sans que l'on sache vraiment pourquoi, les piliers qui soutenaient la voûte céleste se sont disloqués. Déséquilibré, le disque bascula entraînant alors dans la mer ceux qui y vivaient. Par la suite, une pluie diluvienne tomba du ciel et noya tout ce qui restait de vivant. Tout aurait pu s'arrêter là mais il n'en fut rien. Dans les temps qui suivirent ce désastre, le monde se reforma. Et c'est sur une île du détroit d'Hudson, proche de l'actuelle Terre de Baffin, que tout recommença. Il n'y avait alors rien d'autre sur cette île de Millijuaq que de la toundra et deux collines. Or, un jour, deux hommes sortirent de ces deux collines, deux adultes. Comme ils étaient les seuls humains de l'endroit, ils n'eurent d'autre choix que de vivre ensemble. S'ennuyaient-ils ou bien trouvaient-ils l'île trop grand pour eux ? Difficile de le savoir. Toujours est-il qu'à un moment donné, ils décidèrent d'avoir un enfant. Cette idée peut paraître surprenante à première vue, voire totalement farfelue. Et bien pour ces deux hommes, elle ne l'était pas. Il faut dire qu'à cette époque, on ne cherchait pas midi à quatorze heures. L'un d'eux, l'homme-époux, inventa donc tout simplement un chant magique, la première parole chamanique, qui transforma l'autre en femme. Voilà, rien de bien compliqué. Ainsi put naître, quelques mois plus tard, le premier enfant, un garçon. Par la suite, les humains se multiplièrent rapidement. Les enfants naissaient de plusieurs façons. La plus courante était celle qui venait d'être inventée, à savoir du ventre d'une femme. Mais on pouvait également, au besoin, cueillir des bébés qui poussaient dans le sol. Ils étaient en tout point semblables aux autres. Par contre il y avait beaucoup plus de filles que de garçons qui ve- naient au monde de cette façon. Ces derniers d'ailleurs devinrent si rares qu'il fallait parfois faire un long trajet vers l'intérieur de l'île avant d'en trouver un. Ce monde nouvellement apparu était assez curieux. Imaginez un peu un univers où le jour n'existe pas, pas plus que la lumière ou les saisons. Le sol de l'île était re- couvert de neige mais la mer qui l'entourait jamais prise dans les glaces. Il n'y avait ni mauvais temps ni tempêtes. Certains animaux, peu nombreux, vivaient sur cette île. Ils avaient été créés par les deux premiers humains ou encore ramenés du monde inférieur. Tout comme pour les
bébés, il en poussait également parfois dans le sol. Les humains et les animaux vivaient en assez bonne entente. Ils utilisaient le même langage sans avoir le même accent cependant et leurs habitudes alimentaires étaient différentes. On pouvait facilement passer d'un état à un autre quand le besoin s'en faisait sentir. Les animaux avaient la faculté de se métamorphoser en humains; à l'inverse, ces derniers se changeaient facilement en animaux. Une autre curiosité de ce monde tenait au fait que la mort n'existait pas. On vieillissait certes, mais ce n'était pas un problème et encore moins une inquiétude. Il suffisait en effet, lorsqu'on commençait à se sentir un peu trop vieux, d'exécuter une galipette avant et le tour était joué : on rajeunissait aussitôt. Par contre, les moyens de subsistance des Inuit de ce monde étaient assez limités. N'ayant que très peu d'instruments de chasse et surtout ne connaissant guère les habitudes du gibier, ils devaient se contenter le plus souvent de manger de la terre. Lorsqu'ils chassaient, ils devaient humecter de salive leur index pour le rendre lu- mineux. Puis, ils le pointaient en l'air au-dessus de leurs têtes afin de voir leurs proies : des perdrix blanches ou des lièvres arctiques. L'île était assez grande pour qu'on puisse se déplacer mais les attelages de chiens n'existaient pas encore. Qu'à cela ne tienne, les Inuit de l'époque avaient trouvé un autre moyen, tout aussi efficace et plus reposant. En fait, ils n'avaient même pas besoin de sortir de chez eux pour aller là où ils le désiraient. Leurs maisons, qu'elles soient en neige, en pierres ou en tourbe, étaient animées par des esprits et donc dotées de vie. Il suffisait de prononcer certaines paroles magiques et les maisons se mettaient à glisser lentement sur le sol. On pouvait ainsi se rendre n'importe où. Impressionnant, non? Imaginez un peu le tableau si on pouvait faire la même chose aujourd'hui dans nos grandes villes. Il faut quand même préciser que cela ne dura qu'un temps. Il n'était pas rare en effet que, lors des déplacements, de jeunes enfants tombent de la plateforme-lit et meurent écrasés sous les maisons. Beaucoup d'humains se plaignirent de la chose, et les maisons cessèrent de se déplacer. Ainsi vivait-on dans cet étrange monde d'avant. Avant celui d'aujourd'hui. Mais, rapidement les choses allaient changer. Tout a commencé à cause de Corbeau. À l'époque, il n'avait pas encore commis la maladresse qui lui fit perdre son splendide plumage blanc. Corbeau donc, commençait à en avoir assez de devoir chercher sa nourriture dans l'obscurité. Il prit sur lui d'agir pour son bien ainsi que pour celui des autres et décida de créer la lumière. Par la seule force magique de son cri, il donna naissance à la lumière. La stupéfaction des habitants de l'île céda vite la place au plaisir de cette nouvelle invention. On découvrait tant de choses sous un jour complètement différent : les couleurs, les formes, tout un monde de sensations et d'émotions que les habitants de l'île exploraient avec
délice. La joie était à son comble et Corbeau très fier de son idée. Quelqu'un cependant ne partageait en rien cet enthousiasme pour la création de Corbeau : Renard. En fait, elle l'importunait grandement et il ne voyait rien là qui soit un mieux par rapport au monde d'avant. Il faut dire que l'obscurité faisait son affaire car elle lui facilitait son passe-temps favori : piller les caches de viande des humains. Pour ne pas être en reste et pouvoir continuer sa vie comme il l'entendait, Renard décida de faire revenir l'obscurité. Il y alla donc lui aussi de son cri magique et l'obscurité réapparut aussitôt. Les choses n'en restèrent pas là. L'honneur de Corbeau était en jeu. Commença alors le combat le plus étrange qu'on puisse imaginer. Corbeau et Renard se lancèrent dans un duel terrible et plutôt étourdissant. Chacun y allait de son cri magique pour appeler sa création. La lumière et l'obscurité se succédaient à une allure folle : jour, nuit, jour, nuit, jour, nuit et ainsi de suite sans désarmer une seule seconde. Tous les deux s'engagèrent dans une course folle, chacun ayant l'espoir d'écraser l'autre. Les humains ne comprenaient absolument plus rien à ce rythme de changements délirant. Heureusement, Corbeau et Renard au bout d'un long moment trop fatigués pour poursuivre leur absurde querelle, décidèrent d'une entente à l'amiable. Chacun garderait un morceau de sa création. C'est ainsi que naquit l'alternance du jour et de la nuit qui dure encore aujourd’hui. Souhaitons seulement que ces deux-là ne reprennent pas leur dispute. Le temps passa. Sur l'île de Millijuaq les humains de- vinrent de plus en plus nombreux. Trop nombreux ! On constata un jour que le poids des gens faisait lentement basculer l'île dans la mer. La panique gagna toute la population. Il fallait absolument faire quelque chose pour éviter la disparition de l'île. C'est alors qu'une vieille femme apeurée s'écria : " Que les humains puissent mourir puisqu'il n'y a plus assez de place pour tous sur cette terre! Qu'ils fassent la guerre entre eux et qu'ils se dispersent dans toutes les directions! " Cette proposition jeta un froid. On ne se fit pas la guerre mais, dès cet instant, la mort apparut et commença aussitôt son œuvre. Plus question désormais de faire des galipettes avant! L'île ne sombra pas. La vie continua et les humains se dispersèrent. Ainsi prit forme le monde des Inuit de l'Arctique. Ainsi vécut cet univers des origines si différent de celui d'aujourd'hui . » Vous êtes toujours là? Parfait! Cela signifie que vous avez passé avec succès la première épreuve de l'aventure. Le tapis à bagages n'est peut-être pas très confortable, je vous le concède mais il y a plus important : vous venez, sans même avoir besoin de tra- duction, de comprendre le sens du mot " Immaa! " cité un peu plus haut. Ce n'est pas compliqué : il s'agit tout
simplement de se laisser porter par les choses et d'attendre, de ne pas se poser de question. Ce qui doit arriver arrivera, ce qui ne doit pas arriver n'arrivera pas. C'est tout. Et votre avion n'est toujours pas arrivé? Immaa! Peut-être partirez-vous ce soir, demain ou dans deux jours seulement. Tout dépend de la durée du blizzard qui retient votre avion plus au nord et l'empêche de décoller. Vous devez vous rendre à Kangiq-sujuaq? Fort bien, mais dites-vous que même quand vous partirez, rien ne prouve que vous arriverez à destination. L'avion ne pourra peut-être pas s'y poser et vous irez à Salluit ou dans une autre communauté. Immaa! Et surtout ne vous découragez pas. Ce que vous découvrirez ensuite vaut bien d'attendre un peu. Du danger de siffler certaines nuits Dans le Grand Nord, les nuits d'hiver sont longues, très longues. Mais on s'y fait, même si pendant plu- sieurs mois il ne fait clair que quelques heures par jour et que la noirceur s'installe en tout début d'après-midi. Là-haut, chacun sait que le plus beau spectacle auquel on puisse assister a lieu la nuit. Alors on s'habille chaudement après le souper et on s'en va marcher dehors. On s'éloigne du village, assez loin pour ne pas être gêné par la lumière des lampadaires et là, on lève la tête puis on se plonge les yeux dans le ciel en attendant le grand moment. Parfois il ne se passe rien mais, lorsque cela se produit, c'est toujours le même émerveillement. Avec l'expérience, on finit par savoir reconnaître les signes qui annoncent le spectacle. Ça commence toujours de la même façon. Apparaît d'abord dans le ciel une grande traînée blanche sem- blable à la voie lactée mais beaucoup plus dense et surtout plus large. Et puis, d'un seul coup, c'est comme si un vent violent venait la balayer et la faire danser. En quelques secondes à peine, ce qui était


























