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Corps de fille

Corps de fille

13-18 ans - 86 pages, 31296 mots | 3 heures 46 minutes de lecture
© Talents hauts, 2022, pour la 1ère édition - tous droits réservés

Corps de fille

13-18 ans - 3 heures 46 minutes

Corps de fille

Agathe, 14 ans, vit des vacances d'été bien différentes de celles de l'année précédente : son meilleur ami Sofiane a une petite amie, son corps est en train de changer, ses relations avec sa mère sont de plus en plus tendues et elle peine à mettre des mots sur ses émotions. Lors d'une soirée, elle participe à un jeu où le gage est un baiser. C'est ainsi que Warren l'embrasse sans son consentement

"Corps de fille" vous est proposé à la lecture version illustrée, ou à écouter en version audio racontée par des conteurs et conteuses. En bonus, grâce à notre module de lecture, nous vous proposons pour cette histoire comme pour l’ensemble des contes et histoires une aide à la lecture ainsi que des outils pour une version adaptée aux enfants dyslexiques.
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Extrait du livre Corps de fille

Corps de fille de Marie Jenne-Fouquet aux éditions Talents hauts


Je presse le pas. Je sens la chaleur du début de l’été rougir mes joues. À moins que ce ne soit à cause de mon cœur qui bat si vite depuis que j’ai quitté la maison. Il tambourine contre ma poitrine, résonne dans tout mon corps, j’ai l’impression qu’on peut l’entendre à des kilomètres. J’essaie de m’empêcher de sourire parce que j’aurais l’air ridicule, à sourire comme ça, toute seule dans la rue. Pourtant, à mesure que je m’approche, je ne peux plus me retenir. Je sais déjà que ça va être bien. Que je vais aimer. Même si c’est la première fois. J’en suis sûre. Ma mère n’est pas d’accord mais l’envie est trop forte, alors ça m’est bien égal. Sans hésiter, je passe la porte – Agathe Marchieux ! Viens donc par là ! Du haut de son mètre quatre-vingt-cinq, Olga, cheveux roses et bras intégralement tatoués, la cinquantaine passée, me toise des pieds à la tête et ça me met un peu mal à l’aise. – Bonjour Olga. – Je suis bien contente de revoir une Marchieux dans les cordes. J’ai entraîné ton oncle Rémi un paquet d’années, tu sais. – Je sais, oui. – Qu’est-ce qu’il devient ? Je me tasse un peu sur moi-même. – Ça va, je crois. Je... Je ne l’ai pas vu depuis longtemps. – Je me souviens bien de lui. Un gosse adorable. Il est parti du jour au lendemain, sans dire au revoir. Bien dommage qu’on ne l’ait pas revu dans le coin, j’adorais l’entraîner. Je hausse les épaules. J’ai l’habitude de rester évasive, d’esquiver les questions sur la famille. Je prends la pose qui fonctionne à tous les coups : tête légèrement baissée, sourire timide entre les mèches de mes cheveux blonds. Et ça marche. – Allez va, ça me regarde pas, reprend Olga, avant de me lancer, les yeux pleins de défi ; on le fait cet essai ? Un sourire incontrôlable s’étale à nouveau sur mon visage. – Avec plaisir ! Olga m’entraîne dans une petite salle à côté des vestiaires, pour me faire essayer des gants. Dans le placard, il y en a de toutes les couleurs, suspendus par les lacets, appétissants et laqués comme des cerises. Elle m’indique deux paires : une rouge et une bleue. – Prends celle que tu veux. – La bleue. Depuis toujours, c’est bleu. Intriguée, Olga lève les sourcils. – Quoi donc ? – La couleur que je choisis pour tout : les pions de jeux de société, la peinture pour faire un dessin, les pochettes surprise, les classeurs... Pour tous les trucs qu’on te tend en permanence quand tu es môme en te demandant la couleur que tu veux, je disais bleu. Si j’avais de la chance, on ne me demandait rien de plus. – Et si tu n’avais pas de chance ?
– J’avais le droit à « Ah bon ? Tu veux pas rose ? » Sous- entendu, comme les autres. Comme une fille, quoi. Olga me regarde avec de la malice dans les yeux. Elle attrape la paire de gants bleus et m’aide à les enfiler sur mes mains bandées. C’est lourd, chaud. Je me sens vaguement ridicule. – Viens, je vais te montrer comment te battre comme une fille ! Dans la salle, ça sent le cuir et la sueur. Au milieu de la pièce : un ring dont les cordes claquent sous les corps de deux garçons. Près d’eux, une femme boxe le vide : seule, yeux fermés, mains nues mais poings serrés, elle répète un ballet d’esquives et de coups portés. Au fond, s’alignent des sacs sur lesquels des jeunes de mon âge frappent en poussant des cris. Olga m’entraîne près d’eux et me fait essayer le sac. Elle me montre comment me positionner, m’invite à cogner, plus fort, encore plus fort. De temps en temps, elle arrête mon geste, secoue la tête et me corrige : – Non. Ton corps, tes pieds comme ça, ton dos ici. Protège-toi. Boxer, c’est d’abord se protéger. Après l’heure d’essai, je suis en nage, j’ai des douleurs dans les épaules et mes mains moites me font soufrir malgré les gants. – Alors ? Tu t’inscris ? Fourbue et trempée, les cheveux collés sur le front, je souffle : – Et comment ! Olga hoche la tête, radieuse. – Bienvenue, Agathe ! Je suis tellement heureuse que j’en oublie ma réserve habituelle : – Je pourrais venir un peu, avant la rentrée ? La coach me scrute un moment sans rien dire. Finalement, elle me sourit et ça fait plisser les petites rides au coin de ses yeux. – Bien sûr, viens quand tu veux cet été. Tu as la même manière de bouger que ton oncle Rémi, c’est assez incroyable. Je ne sais pas quoi répondre, ni que faire de mon corps. Je range une mèche derrière mon oreille en attendant qu’elle parle d’autre chose. Finalement, elle sort un trousseau de clés de sa poche. Elle en détache une et me la tend. Devant mon air étonné, elle ajoute : – C’est la clé des vestiaires, côté cour. Tu peux venir entre midi et quatorze heures, tu seras tranquille, tu
auras les sacs pour toi toute seule ou presque, c’est le moment où on entraîne les pros. Touchée, je me contente de hocher la tête en guise de remerciement. Je m’échappe rapidement vers les douches. Je tourne le robinet à fond et je laisse longtemps couler l’eau sur ma peau, sans bouger. Je ferme les yeux. Je profite de l’eau chaude parce qu’à la maison, les minutes sont comptées. Lorsque je sors, le bout de mes doigts est fétri comme de vieux pruneaux. Jean, T-shirt, Converse, rapide coup de doigts dans les cheveux pour les attacher en queue de cheval et je suis dehors en deux minutes. Sur le chemin du retour, je trottine. Sofiane doit déjà m’attendre. En effet, il est assis contre sa porte d’entrée. – T’étais où ? Je t’attends depuis des heures ! – Arrête un peu, tu étais encore à ton cours de guitare il y a moins d’un quart d’heure. Il relève son grand corps dégingandé et me sourit. – Bon, OK, j’exagère peut-être un peu. Depuis l’année dernière, Sofiane fait deux têtes de plus que moi. Il n’est pas encore bien habitué à sa nouvelle carcasse. – J’étais à la salle de boxe. – Ah, tu t’es lancée alors, ça y est. Et ? – Et c’est génial. Olga est même d’accord pour que je vienne pendant les vacances. – Super, félicitations ! Sofiane fait jouer la clé dans la serrure et s’engoufre dans la maison en jetant ses tongs dans l’entrée. Je me déchausse délicatement et referme la porte derrière nous. Dans cette petite rue, toutes les maisons ont la même architecture. Comme chez moi, de l’autre côté de la rue, le couloir dessert les différentes pièces : cuisine ouverte sur le salon à gauche, salle de bain au fond et trois petites chambres à droite. Entre les ressemblances de nos maisons et notre habitude de vivre quasiment ensemble depuis la maternelle, je devrais me sentir comme chez moi chez Sofiane.Mais ça n’a jamais vraiment été le cas. Je m’y sens bien, mais je fais toujours attention à ne rien salir, ne rien laisser traîner, ne rien déranger. Ici, tout a une place, un ordre, un sens.
Sofiane virevolte dans la cuisine et sort deux verres et le jus d’orange. J’ouvre un placard et m’empare de la boîte à biscuits. On s’installe au bar, en se balançant sur les chaises hautes et moelleuses. On ouvre, un brin solennels, les deux enveloppes contenant nos bulletins trimestriels. Enfin le grand verdict. On a fait exprès, tout ce dernier trimestre d’obtenir plus ou moins les mêmes notes et de participer le même nombre de fois en cours. On a tenu scrupuleusement les comptes. On se lançait des défis : un jour, c’était à Sofiane de faire preuve d’un peu d’impertinence, un autre jour, c’était mon tour. On voulait voir. On voulait avoir les mêmes appréciations, finir l’année au diapason. Sauf qu’en parcourant nos bulletins, pour moi, c’est la douche froide. Là où je « manque de rigueur » en mathématiques, Sofiane pourrait juste « expliciter davantage », quand son travail est « intelligent », le mien est « sérieux ». Alors qu’on ne relève pas so manque de participation en cours d’anglais, on me dit « trop discrète ». Je lâche les feuilles sur le bar, dépitée. – Tu vois, c’est dégueulasse ! Tu as clairement un bulletin plus reluisant que le mien, alors que j’ai une meilleure moyenne ! – Oui, mais tu es une fille, ma grande ! Sofiane m’offre un petit sourire désolé. Il trouve cela anormal mais il ne semble pas vraiment révolté. Moi, j’ai du mal à digérer, ça me semble tellement injuste. J’ai parfois l’impression qu’on ne nous laisse rien passer, à nous, les filles. Personne ne dit rien, c’est tacite, ce n’est pas fait exprès, mais c’est là, tout le temps. Et ça me dégoûte. Sofiane tente de changer de sujet pour me redonner le sourire. En avalant les cookies deux par deux, il me demande : – Bon, on fait comment pour demain ? Il ne reste plus que deux jours avant la fin des cours ! C’est notre nouveau rituel. Deux mois bientôt que nos stratégies pour aborder Jessa, en 3e C, occupent une petite heure de notre temps chaque jour. Sofiane en est raide dingue. Ça me fait mourir de rire. – Sofiane, ce qui est sûr, c’est qu’il ne faut pas recommencer à l’attendre nonchalamment devant le self pour espérer manger en même temps qu’elle, on va se faire remarquer. – Oui, c’est vrai. Mais l’autre jour c’était bien : j’étais juste en face d’elle ! – Avec trois tables entre vous, tout de même. – Ce que tu es rabat-joie. – Sinon, on la colle dans la queue, tu lui donnes un petit coup de plateau, tu dis pardon et tu engages la conversation. – « Engager la conversation ? » Tu me vois, moi, Sofiane, quatorze ans, 4e A, engager une conversation, normal, avec une femme de 3e hyper cool, hyper intelligente et hyper belle ? Je suis pliée de rire. – Une « femme de 3e » ! – Et ça veut dire quoi « engager la conversation » ? Sur quel sujet ? « Oh tu as pris des petits suisses, excellent choix » ? – OK, je reconnais, c’est pas passionnant. Sofiane éclate de rire, la bouche ouverte, pleine de gâteau.
– T’as raison, oublions le self : tu ne sais pas fermer la bouche en mangeant, c’est pas le bon plan. Il s’essuie les lèvres d’un revers de main et poursuit : – Par contre, je crois qu’elle a Histoire dans la salle 23 juste après nous. À la fin du cours, il faudra qu’on marche super lentement. Tu feras le guet. Le truc parfait serait que je sorte de la salle au moment où elle entre, comme ça, je pourrais l’efleurer, sentir son parfum, peut-être même croiser son regard. – Et peut-être qu’elle va renverser son sac par inadvertance et que, galamment, tu l’aideras à tout ramasser, puis, délicatement, vos mains se poseront sur le même cahier de maths. Alors vos regards se croiseront, vos bouches seront tellement proches et l’on sentira une vraie électricité amoureuse dans ce couloir. Jessa ne pourra que demander ton nom et si elle peut te revoir. Sofiane regarde rêveusement le plafond, un sourire aux lèvres. – Mais oui. Je veux ça. Absolument. On poufe à nouveau. On sait tous les deux que nos plans vont tomber à l’eau, comme d’habitude, que ce sera la cohue à la sortie du cours, que notre classe sortira plus tôt ou que les 3e ne seront pas dans le couloir en même temps que nous. On sait que Sofiane va traverser la salle en regardant le bout de ses semelles et que Jessa, en pleine discussion avec ses copains, n’imaginera pas une seule seconde qu’elle est le sujet de conversation préférée de deux 4e solitaires, tous les soirs depuis le 6 avril, date fatidique à laquelle Sofiane a eu un coup de foudre au CDI. Ce n’est que le troisième depuis le début de l’année, après tout. Il me fait rire, Sofiane, avec sa vision de l’amour sortie tout droit d’un film avec Hugh Grant. Même si je suis sa première complice et une alliée sans faille, je ne partage pas son idée de l’amour, ni son goût pour les coups de foudre. Je n’ai encore jamais ressenti ce qu’il me décrit. Les guibolles en coton, le cœur et sa danse de Saint-Guy, je ne connais pas. Pour moi, tout cela n’est qu’un jeu sans grande importance. Avant d’aller dans sa chambre, Sofiane effleure vaguement le bar du bout des doigts pour éparpiller les miettes. Je repasse derrière lui avec l’éponge et jette un dernier regard sur la cuisine pour m’assurer que tout est aussi propre que lorsqu’on est arrivés, je déteste quand la mère de Sofiane est déçue, puis je le rejoins dans son antre.
Sofiane a mis de la musique et s’est allongé en travers de son lit. Je fais de même. Le bras de Sofiane est collé au mien et je m’amuse du contraste : sa peau d’ébène contre ma peau diaphane, ses veines en relief qui parcourent son bras d’adolescent déjà grand et mes ruisseaux bleus de jeune fille qui se dessinent à peine sous mes poignets menus. Le yin et le yang. Depuis les bancs de la maternelle. Depuis mon premier malaise, le vrai, celui qui vous bourdonne aux oreilles et vous chauffe les joues. Je me souviens de tout. J’avais cinq ans. C’était à la soirée de Noël organisée par l’école. Quelques semaines avant, on avait dû choisir entre deux cadeaux : bijoux en plastique ou dînette pour les filles, voiture ou dînette pour les garçons. Le soir de la fête, tout le monde recevait son petit paquet. Je me rappelle : j’ai arraché le papier cadeau, assise en tailleur sur le lino orange. Puis, j’ai levé les yeux et j’ai eu honte. Ça a été comme une claque. On était que deux à avoir choisi la dînette : Sofiane et moi. Tous les autres garçons avaient des voitures. Toutes les autres filles avaient des bijoux. Sofiane et moi, à ce moment-là, on s’est ignorés parce qu’on refusait d’être différents ensemble. Je regardais les filles qui se pavanaient avec leur diadème tandis que moi, je n’avais rien sur la tête juste un kit de dînette en plastique à cacher sous mon bras. La soirée m’avait paru longue. Et à Sofiane aussi. Tellement longue, qu’à la fin, petit pas après petit pas, on s’était retrouvés côte à côte sur le même banc à ras du sol. On n’avait pas envie de jouer, surtout pas à la dînette, alors on s’est mis à discuter. Et on ne s’est jamais arrêtés depuis. Bientôt dix ans que l’on est sur la même longueur d’ondes. Même si j’ai l’impression que les choses changent, un peu, en ce moment. Sofiane soupire. – Tu trouves pas que c’est quand même la honte, de n’être toujours que tous les deux ? – Tu as envie de faire partie d’une bande ? De t’habiller pareil que tes potes, ne plus avoir d’opinion, te déplacer en troupeau, gêner tout le monde dans les couloirs du collège et rire hyper fort exprès ? – Parfois, oui. C’est vrai qu’on n’est toujours que tous les deux. On ne peut pas dire qu’on soit populaires au collège. On n’est pas non plus des pestiférés, on est juste à part, isolés. La plupart du temps, ça ne me gêne pas. Je sens que c’est plus difficile pour Sofiane. Ça me rend un peu jalouse, c’est comme si je ne lui suffisais pas. Je n’aime pas penser à ça.
La porte d’entrée grince. Je me lève d’un bond. – Ta mère est là ! – Je crois, oui... C’est dingue, rentrer comme ça, comme chez elle... Je lance un coussin sur Sofiane qui l’esquive dans un rire. – On pourrait peut-être aller lui dire bonjour, imbécile. Aïssatou fait des allers-retours, les bras chargés de sacs de courses. Elle ne nous demande pas d’aide. Elle a trop l’habitude de tout gérer seule. De la cuisine, elle nous lance : – Ça va les enfants ? Vous avez passé une bonne journée ? On attrape quelques sacs dans le couloir et on la rejoint. Aïssatou embrasse son fils en se hissant sur la pointe des pieds, puis s’approche de moi et replace une mèche de mes cheveux. C’est un geste doux. Un geste de mère. Ses yeux plongent dans les miens. Je ne dis rien, mais j’aime de moins en moins qu’on me touche sans me demander mon avis. Pendant qu’on l’aide à ranger les courses dans les placards, Aïssatou demande des nouvelles du collège. Je m’étonne toujours qu’elle connaisse notre emploi du temps par cœur, se souvienne du nom de certains de nos camarades, des manies de nos profs, des dates des conseils de classe... Elle est débordée mais toujours là pour Sofiane et son frère, pour son mari, pour moi. – Comment s’est passé votre dernier cours avec madame Lajus ? Vous allez la regretter ! J’acquiesce en déballant un sac. – C’est clair. Elle est super cette prof, les heures passent vite avec elle. – En tout cas, elle a transformé notre Sofiane. Sur ses conseils, il a déjà acheté sa pile de bouquins à lire pour les vacances. Je bénis cette femme ! Sofiane grogne, gêné. – Attends, c’est pas dit que je les lise tous... – Et monsieur « Chelou », c’est demain, son dernier cours, non ? Ne lui faites pas trop de misères ! Je regarde Sofiane et on explose de rire. Monsieur Lourche, notre prof de maths, est un sympathique bonhomme lunaire, qui ne se rend compte de rien pour le plus grand plaisir de la classe.
Aïssatou se retourne d’un seul coup pour nous faire face. – Mais au fait... Et ces bulletins ? Ils devaient arriver aujourd’hui, il me semble... Ça donne quoi ? Et pas de mensonge parce que j’irai vérifier sur l’ordinateur, mon cher Sofiane ! On lui expose notre expérience et on lui montre nos bulletins. Je compte sur elle pour s’énerver autant que moi de l’injustice flagrante, mais Aïssatou se contente de hocher la tête : – Cette nouvelle expérience vous aura bien fait travailler. Vous avez mérité vos vacances. Je m’agace, stupéfaite qu’elle n’ait rien remarqué : – Mais, Aïssatou, tu ne trouves pas ça injuste ? Regarde : ma moyenne est meilleure mais les appréciations sont moins bonnes que celles de Sofiane ! En gros, moi, je suis bien mignonne, et lui, il est intelligent ! Aïssatou hausse les épaules et reprend ses activités. – C’est la vie, mon Agathe. Nous les femmes, on doit toujours être un peu moins drôles, un peu moins efrontées et un peu plus sérieuses que les hommes. Elle sort le poulet Yassa qu’elle a préparé ce matin ou peut-être hier soir, et s’apprête à faire cuire le riz à la vapeur. Puis, elle vide le lave-vaisselle et rappelle à Sofiane de ranger ses affaires de sport qui traînent dans le garage. Depuis son retour, elle a gardé son sac en bandoulière et lorsqu’elle s’en rend compte, elle lève les yeux au ciel, l’ôte d’une main et attrape une manique de l’autre. Elle voit que je l’observe et me fait un clin d’œil pour me dérider : – On doit aussi être capable de faire plusieurs choses en même temps. Après, tu sais, moi... J’aime bien faire les choses par moi-même et me rendre utile. Je souris poliment, préférant ne pas répondre. Mais je ne suis pas d’accord avec elle, et je compte bien ne jamais l’être. Et puis, j’ai envie d’être drôle, efrontée et de faire une seule chose à la fois si ça me chante. Comme tous les mercredis soir, je dîne chez Sofiane. Pour ses parents, c’est parce que ma mère finit trop tard ce jour-là, mais, pour moi, c’est aussi et surtout une parenthèse enchantée. Chez Sofiane, on coupe la télé pendant les repas et on prend le temps de manger, de parler. J’aime bien, ça change de mes plateaux solitaires ou de nos repas sur le pouce avec ma mère. Une fois le repas terminé, j’aide Aïssatou à débarrasser la table. Sofiane s’y met aussi. Je suis toujours un peu
surprise de voir qu’Ilan se lève à chaque fois le dernier, posant les assiettes sur le lave-vaisselle comme s’il ne savait pas l’ouvrir. Après le repas, Aïssatou m’embrasse sur le front. – Merci Agathe. File maintenant, ta mère arrive bientôt et demain vous commencez à 8 heures. Ne traîne pas trop pour te coucher. Et n’oublie pas ta casquette, elle est tombée sous la patère dans l’entrée. Alors que je la ramasse, Ilan me regarde et s’amuse : – Tu as le même look que mon fils, dis donc. T’es pas des plus féminines, toi, hein ? Ce n’est pas méchant. Ce n’est pas dit pour être vexant ni blessant. Pourtant ça me brûle comme une décharge électrique. Je rétorque : – Je suis un mec parce que je mets un jean et une casquette ? Ilan ne s’attendait pas à cette répartie, moi qui suis plutôt du genre discret d’habitude. Il siffle entre ses dents. – Eh ben, ça promet, l’adolescence. Elle mord, ta copine ? Sofiane me pousse doucement vers la porte. – Laisse tomber, P’pa, elle a raison ! J’entends Aïssatou ajouter : – Arrête Ilan, c’est normal de cacher son corps à son âge. Sofiane se penche à mon oreille en m’ouvrant la porte : – Agathe, comment tu l’as mouché, mon père ! Je suis impressionné ! Je hausse les épaules et traverse la rue. J’en ai marre de ces remarques récurrentes depuis l’entrée au collège. Des remarques d’Ilan, d’Aïssatou, de ma mère parfois, d’inconnus même. J’ai l’impression qu’on me regarde, qu’on épie le moindre de mes faits et gestes. Je dois « surveiller mon langage» ou « faire attention à la façon dont je m’habille ». Faire attention à quoi, au juste ? On s’intéresse à mon corps comme à une expérience dont on prendrait les relevés régulièrement. Et quoique je fasse, ça ne va jamais: trop court, trop long, trop serré, trop large, trop voyant, trop sombre. Trop pénible !
La maison est silencieuse. Sans allumer la lumière, je me glisse dans ma chambre, mon repaire, ma caverne, et je m’allonge sur mon lit. Machinalement, je tripote mon lapin en peluche bleu tout râpé. Sur mon oreiller, le téléphone sonne : ma mère. – Agathe ? – Non, c’est sa secrétaire. Vous avez un message ? – Salut ma grande. Écoute, je suis désolée, mais je dois boucler un dossier pour demain. Je reste au bureau quelques heures encore, Pauline me ramènera. – Quoi ? Tu restes travailler ? Mais c’est incroyable. – Arrête un peu avec ton ironie, tu veux. Si tu crois que ça m’amuse ! J’ai des emprunts à rembourser, je te rappelle ! Te couche pas tard, OK ? – Oui M’man. – Bonne nuit, ma chérie. À demain. – À demain. Décidément, ce n’est pas ma soirée. Je raccroche, encore plus maussade qu’avant. C’est comme ça un soir sur deux. À cause de son travail, ma mère a loupé toutes mes fêtes d’école, n’a jamais pu m’organiser de goûter d’anniversaire, n’a jamais participé à la moindre manifestation de ma vie d’écolière. Elle connaît à peine Sofiane. Il n’est pas une personne à part entière pour elle, il est mon baby-sitter. Qu’Aïssatou soit ma mère de substitution ne semble jamais l’avoir gênée, ça lui a plutôt sauvé la mise : on s’occupe de moi gratuitement. Parfois j’ai l’impression d’être de trop dans sa vie. Elle me répète qu’elle fait tout ça pour moi. Tout ça, quoi ? Ne pas me voir et pourtant avoir du mal à boucler les fins de mois ? Si je suis un poids pour elle, je préfère m’en aller. Je rumine à voix haute. Je suis tellement en colère que j’ai besoin de bouger. J’attrape mon sac à dos, y entasse rageusement quelques vêtements, cours à la cuisine. Je fouille dans les placards à la recherche de choses que je pourrais emporter. Je fais claquer les portes mais personne n’est là pour entendre ma colère et ma peine. Sur le tableau à craie de la cuisine, je trace en lettres rageuses : « Je m’en vais. Ne me cherche pas. » Le cœur battant, je sors dans la nuit. J’aimerais qu’elle soit noir charbon et glaciale, mais c’est une douce soirée de juin qui laisse encore la lumière se prélasser mollement sur les choses. Je commence à descendre la rue, mes pas claquent sur le trottoir, je parle tout haut pour faire taire les cigales des champs alentour. Parvenue à l’entrée de la ville, je m’arrête. Et me ravise. Je dois me rendre à l’évidence : je ne peux pas. Je suis incapable de partir seule, marcher des heures, prendre des bus, des trains, me cacher. Et puis pour aller où ? J’ai trop peur et trop de questions. Sofiane me manquerait. Et ma chambre, mon univers. Je ne peux pas. Je fais demi-tour en me trouvant bien pathétique. Je peste en moi-même. Je voudrais vraiment pouvoir faire ça. Être capable de tout envoyer valdinguer, partir en road trip, vivre une aventure. Vivre comme dans un roman, un film, une pièce de théâtre. Au lieu de ça, je rentre toute penaude et range à sa place ce que j’avais jeté dans le sac avec grandiloquence. Et je n’oublie pas d’essuyer mes pieds sur le paillasson parce que l’aspirateur, en général, c’est moi qui le passe.