Extrait du livre Le Baïkal, lac des extrêmes
Le Baïkal - Lac des extrêmes d'Emmanuelle Grundmann et Catherine Cordasco aux éditions du Ricochet
Le Baïkal - Lac des extrêmes
L’âme de la Sibérie En forme de virgule bleue lovée au sein de la « terre dormante », comme est surnommée la vaste Sibérie, dans l’actuelle Russie, le lac Baïkal cumule tous les superlatifs… C’est le plus vieux, le plus profond et le plus volumineux lac du globe terrestre. Il contient tant d’eau que 400 ans seraient nécessaires à l’Angara, unique rivière en sortant, pour le vider. Au fil des siècles, des découvertes et des conquêtes, deux visions du monde se sont entremêlées chez les peuples établis sur ses rives : une nature peuplée d’esprits pour les Bouriates, les Tofalars et les Evenks et un espace à exploiter dominé par l’humain chez les derniers arrivants européens, Russes orthodoxes et Cosaques… Ici, chacun vit au rythme de ce lac à la surface liquide six mois de l’année et glacée l’autre moitié de l’année. Dans ses eaux limpides et pures ainsi que dans la taïga environnante, les hommes puisent leur nourriture, poissons et gibier, ainsi que le bois de construction et de chauffe nécessaire à leur quotidien. L’isolement et l’immensité du Baïkal ont contribué à l’évolution d’une biodiversité unique.
Le lac aux larges horizons Niché dans un écrin montagneux, le Baïkal concentre 20 % des réserves mondiales d’eau douce liquide. Appelé tour à tour Lamou (la mer) par les Evenks, Tengui (l’océan) par les Mongols, Bahr-al-Barka (la mer qui engendre beaucoup de larmes) par les Arabes ou Baïgal (feu vertical) par les Bouriates, le Baïkal est un géant. Il s’étire sur 636 km de long et 80 km de large, au cœur de la non moins vaste taïga sibérienne. Ses dimensions titanesques tiennent à l’origine d’un rift : depuis 25 millions d’années, une fracture dans l’écorce terrestre s’affaisse et creuse cette profonde baignoire dans laquelle se jettent 336 rivières. Toutes ensemble, elles drainent un bassin versant étendu comme la France. S’il paraît isolé au milieu de la taïga sur la carte, ses eaux sont néanmoins connectées à d’autres lacs que l’on surnomme les enfants du Baïkal, comme le Khövsgöl en Mongolie. Comme le lac Tanganyika en Afrique, dont il est proche par sa profondeur et sa forme, le Baïkal n’est pas un lac glaciaire qui se façonne suite au recul et à l’érosion d’un glacier. C’est un lac tectonique. Chaque année, il s’élargit et s’approfondit d’un à deux centimètres.
Les tumultueux mouvements géologiques dans cette région de Sibérie ont non seulement enfanté le Baïkal, mais également vingt-deux îles qui s’égrènent à la surface de l’eau. Même lorsqu’elles sont aujourd’hui inhabitées, certaines d’entre elles gardent des vestiges d’une occupation préhistorique. Olkhon, la plus imposante de toutes, surplombe telle une sentinelle le point le plus profond du lac et marque la séparation entre la Petite mer et la Grande mer. De très anciennes croyances chamaniques sont ancrées sur ces terres. Les autels recouverts de sergué, des bouts de tissus multicolores, sont les traces actuelles de ces pratiques ancestrales.
· À Sagan-Zaba, une falaise de marbre blanc se déploie comme l’aile d’un cygne géant et plonge dans les eaux froides de la côte ouest du lac. Elle abrite des dessins gravés et des peintures rupestres représentant des animaux, des scènes de chasse à l’arc et des danses chamaniques. Datant du Néolithique et de l’âge du bronze, ce sont les plus anciennes traces humaines découvertes autour du Baïkal. · Encore aujourd’hui présents dans le nord du Baïkal, les Evenks, peuple nomade éleveur de rennes, entretiennent un lien profond avec la nature. S’ils ont pour la majorité délaissé leurs tchoums, ces tipis traditionnels recouverts de peaux de rennes, au profit de cabanes, ils arpentent toujours les sentiers qui sillonnent la taïga. · À Koultouk, l’un des plus anciens villages ourlant le lac, comme à Listvyanka, « le village des mélèzes » né au XVIIIe siècle, les traditions chamaniques côtoient la culture russe. Sur la rive orientale, la culture bouriate prédomine comme dans le village de Goriatchinsk, baigné par des eaux thermales chaudes. · D’abord comptoir de fourrures entre les Russes et les Bouriates au XVIIe siècle, Irkoutsk devient une ville, en 1686, avec l’installation des Cosaques et s’épanouit grâce à l’exploitation de la zibeline, de l’ivoire de mammouth et de l’or. Aujourd’hui, cette ville traversée par la rivière Angara compte plus de 600 000 habitants. Suite à moult incendies, le cœur historique fut plusieurs fois reconstruit même si d’anciens bâtiments de bois subsistent, notamment autour de la place Kirov et du quartier 130. · Severobaïkalsk, au nord, a surgi de terre en 1970 pour loger les ouvriers de la construction du chemin de fer Magistrale Baïkal Amour. Son architecture très linéaire et massive est un témoignage de l’ère soviétique.
Au fil des saisons Liquides ou solides, les états de l’eau rythment la vie autour et sur le lac. À chaque saison ses contraintes, ses avantages et ses activités. Le mois de mai sonne l’arrivée d’un printemps tant attendu et la débâcle. Bientôt, les familles vivant isolées depuis plusieurs mois pourront enfin retrouver leurs enfants qui doivent vivre tout l’hiver en pensionnat en ville pour aller à l’école. Le facteur distribue son courrier en bateau et les petites échoppes de villages sont plus facilement approvisionnées. Bien que toujours très fraîche, l’eau accueille les baigneurs sous le soleil estival. On vient pique-niquer sur les berges du Baïkal et s’y faire bronzer. Outre la chasse aux canards, tout particulièrement pratiquée dans l’estuaire de l’Angara, la pêche de l’ omoul bat son plein. En prévision de la mauvaise saison prochaine, les poissons sont fumés pour un stockage longue durée. C’est aussi le temps des récoltes des fruits sauvages, des plantes médicinales, du bois de construction ou de chauffe dans la taïga. La vie semble douce et aussi fluide que la surface du lac, ondulant dans le vent. Fin mai et début juin, des trichoptères émergent en masse de l’eau où ils ont vécu leur vie larvaire. Cette abondance fait le bonheur des poissons venant gober ce festin en surface, mais aussi des ours qui sortent de la taïga pour engloutir les volées d’insectes.
La douceur est éphémère : à l’approche de l’automne, les vents violents et la chute des températures signent le retour de la rudesse de ce milieu parmi les plus extrêmes du globe. Bientôt, l’eau se fige, mais la vie s’écoule inlassablement. Le facteur poursuit sa tournée en luge ou en motoneige, et les pêcheurs ont troqué leurs bateaux contre des troïkas ou des tracteurs qui acheminent leur ingénieux matériel de pêche sur la glace. Après avoir découpé la surface gelée en plusieurs endroits, d’immenses perches de bois sont plongées à l’horizontale sous la banquise et permettent de déployer un long filet. Les hommes le font glisser d’ouverture en ouverture jusqu’à les faire remonter 200 mètres plus loin, en espérant que le Baïkal ait été généreux et les ait remplis de poissons. Sur le lac, de petites cabanes, dans lesquelles trône un poêle à bois, pousseront comme des champignons après la pluie pour accueillir les citadins venus pêcher. Mais venir jusqu’ici s’avère très périlleux et parfois, une crevasse engloutit les véhicules imprudents. Début avril, lorsque l’épaisseur de glace atteint son apogée, des chasseurs officiels partent un mois durant à la recherche des phoques dont ils chassent chaque année plusieurs milliers d’individus. Leur chair sera séchée et leur fourrure tannée pour confectionner des vêtements. Ici et là, quelques sources d’eau chaude apportent un peu de réconfort dans la froideur de ce si long hiver.
























