Extrait du livre Une place dans la cour
Une place dans la cour de Gaël Aymon et Caroline Modeste aux éditions Talents hauts
Une place dans la cour
1. Un nouveau pas comme les autres Ulysse, c’est le nouveau de la classe. Il est arrivé en cours d’année et il s’est tout de suite fait remarquer. Dès le départ, ça a mal commencé. Devant le sapin de Noël de l’école, il a demandé le coffret « J’apprends à dessiner des chevaux » à la place du pistolet laser de l’espace. Tout le monde l’a regardé avec étonnement. La maîtresse lui a expliqué que les coffrets
étaient pour les filles, mais Ulysse n’a pas changé d’avis. Et puis, à la récré, Boris est venu lui proposer de jouer au foot dans son équipe, vu qu’il leur manquait un gardien depuis que Basile s’était foulé la cheville. Ulysse a juste répondu qu’il ne savait pas jouer au foot. Là, c’était la fin du monde ! Boris Balourd, c’est le garçon qui fait la loi dans la cour. Entre filles, on le surnomme Balourd-tout-court parce qu’il est aussi délicat qu’un bulldozer : il aboie au lieu de parler et frappe au lieu de réfléchir. Mais, comme il fait une tête de plus que les autres, les garçons feraient
n’importe quoi pour être dans son équipe. Balourd-tout-court a regardé Ulysse avec un air consterné et il a éclaté de rire. Les garçons sont allés jouer au foot avec un autre gardien. Ulysse est resté tout seul sous le préau. Et là, il a fait une chose absolument incroyable : il a traversé toute la cour, en passant bien au milieu, et… il est venu parler aux filles ! Pourtant, dans la cour, il y avait d’autres groupes de garçons : ceux qui jouent à se battre, ceux qui font des raids chez les filles pour faire des prisonnières, ceux qui collectionnent les cartes de catcheurs. Mais Ulysse n’est même pas allé les voir ! Il est allé droit sur le petit groupe de Clarisse, dans le coin près des toilettes. C’est mon groupe. On jouait à 1,2,3 Soleil. – Salut ! a-t-il lancé à Fatou et Suzie, comme si tout était normal. Nous, on a retenu notre souffle. Qu’est-ce qui lui passait par la tête ? On a regardé Clarisse. C’est la chef et on espérait qu’elle allait nous montrer comment réagir. Ulysse a marché jusqu’à elle.
– Je peux jouer avec vous ? Clarisse a pris son air sombre, celui qu’elle fait hyper bien, avec le regard par en-dessous et le menton vers le bas. Elle l’a regardé un moment sans rien dire. On attendait bêtement, comme des statues. Et puis elle a juste grogné : – C’est bon. Ulysse a souri et il est venu se placer derrière nous. Je dois dire que, moi, je n’étais pas très partante. Un garçon, ça ne joue pas pareil que les filles. Et on ne pourrait plus parler de trucs de filles tant qu’il serait là. Pourtant, à partir de ce jour-là, Ulysse est venu jouer avec nous à chaque récré. On a bientôt fini par oublier que ce n’était pas tout à fait normal. Le plus surprenant c’était Clarisse parce que, d’habitude, elle déteste les garçons. Mais Ulysse, elle l’avait tout de suite accepté. Du côté des garçons, cela ne plaisait pas à tout le monde. Et, bien sûr, Balourd-tout-court ne manquait pas une occasion de se moquer. Un garçon qui ne joue pas le jeu des autres garçons, c’était une menace pour son autorité. Et il a beau être aussi subtil qu’un burger-frites, il avait tout de suite compris ça.
2. La théorie des mains sales Ulysse nous a raconté que les garçons et les filles jouaient souvent ensemble, dans son ancienne école. Pour nous c’était un peu de la science-fiction, parce qu’ici, personne n’avait jamais vu ça. En fait, je me suis vite aperçue qu’il était trop cool. De nous tous, c’était le plus fort à l’élastique. Un jour qu’il était en train de nous apprendre de nouvelles figures, le ballon de foot a atterri sur sa tête. On était habitués : ce ballon pouvait toujours tomber n’importe où et n’importe quand.
On n’était à l’abri nulle part. Sauf que là, Ulysse s’est fâché pour de bon. Il s’est relevé en se frottant la tête et a lancé un regard furieux à Balourd-tout-court qui venait récupérer sa balle. Ulysse lui a crié dessus : – Tu ne peux pas faire attention ? – Oh ! Ma petite Ulyssette s’est fait mal avec la ba-balle ? a plaisanté Balourd-tout-court en direction des autres garçons qui se sont crus obligés de rire aussi. Clarisse a bondi : – La cour est à tout le monde ! Vous prenez toute la place avec votre foot ! Balourd-tout-court l’a regardée avec un sourire moqueur. Il a bombé le torse pour se faire menaçant. Clarisse n’a pas bougé. Elle a pris son air sombre (celui qu’elle fait hyper bien) et s’est avancée vers lui. Balourd-tout-court a serré les poings. On savait que Clarisse comptait sur sa vieille « théorie des mains sales » : elle disait toujours qu’un garçon comme Balourd-tout-court n’irait pas toucher une fille en public parce que, pour lui, c’était comme se salir les mains. N’empêche que sa théorie, on ne l’avait jamais vraiment vérifiée. Ils sont restés un moment face à face. Finalement, Balourd-tout-court a tourné le dos pour partir. Mais, brusquement, il a fait demi-tour pour venir frapper Ulysse sur la nuque. Puis, il est reparti en courant derrière son ballon. Ce jour-là, on a compris que, contre Balourdtout-court, « la théorie des mains sales » marchait peut-être, mais pas pour Ulysse. Être un garçon, ça a beaucoup d’avantages, sauf contre les autres garçons.
3. Une salle à nous – Une pièce de théâtre ? Madame Cancalon nous regardait avec surprise. C’est Fatou et Clarisse qui avaient eu cette idée. On allait faire un spectacle pour l’école, avant les vacances de printemps. – Eh bien, pourquoi pas ? a dit la maîtresse avec enthousiasme. Je dois en parler à la directrice, mais c’est une bonne idée. Quel sera le sujet ? Il ne faut pas que ce soit trop long…
– On a pensé à un conte de fées que tout le monde connaît, a répondu Clarisse. – Très bien. Alors, nous en reparlerons quand vous aurez un peu préparé votre spectacle. – Justement c’est le problème, ajouta timidement Clarisse. Il faudrait qu’on puisse répéter, préparer les costumes et les décors... Mais il n’y a pas d’endroit libre dans la cour ! Les garçons prennent toute la place avec leur foot. Madame Cancalon a réfléchi : – Hum ! On ne peut quand même pas empêcher les garçons de jouer au foot. Non, le mieux serait que l’on vous trouve une salle pour les répétitions. Ça ne devrait pas poser de problème. C’était génial ! La maîtresse nous avait vraiment pris au sérieux. Dès le lendemain, elle nous annonçait que nous pouvions commencer à travailler dans l’ancienne salle de gym, pendant les récrés.





















