Extrait du livre Aimé
Aimé de Claire Clément et Benjamin Strickler aux éditions Talents hauts
1. L’enfant de l’amour Le jour où je suis né, Maman m’a appelé Aimé. À chaque anniversaire, elle me répète, en me câlinant des yeux : – Aimé, tu es l’enfant de l’amour, du plus grand amour de toute ma vie. Entre ton papa et moi. C’est pour ça que je t’ai appelé Aimé. Tu es mon cadeau, mon trésor, mon plus beau joyau.
Quand elle me parle comme ça, Maman, je trouve que mon prénom est le plus beau des prénoms. Mon père est mort quand j’étais tout petit. Il est tombé d’un toit. Maman ne s’est jamais remariée. Seulement, dans ma nouvelle école, Maman n’est pas là. Et dans cette nouvelle école, il y a Prudence et Olive. Depuis la rentrée, chaque matin, elles m’accueillent en pouffant derrière leurs mains : – Aimé, hé hé, Aimé-mémé, si tu crois qu’on va t’aimer… hi hi hi ! Moi, je hausse les épaules. Mais c’est comme si le ciel s’était assombri. Dans ma tête, je repense à ce que Maman me dit : que je suis l’enfant de l’amour et son plus beau joyau. Mais tous les matins, ces deux-là m’attendent et j’ai droit au même refrain. – Aimé, hé, hé, Aimé-mémé, si tu crois qu’on va t’aimer… hi hi hi !
Je hausse les épaules encore et encore, mais ce matin-là, je ne sais pas pourquoi, je me suis réveillé de mauvaise humeur. Maman dit que ça arrive, que c’est un petit nuage qui s’est trompé de direction, qui loge dans ma tête et fait tomber la pluie. C’est pour ça que j’ai envie de pleurer. On est entré en classe. La maîtresse a demandé qui voulait réciter le poème Mon nom, c’est Liberté de Paul Édouard. J’ai levé la main parce que je le connaissais par cœur. J’ai commencé à réciter. Prudence s’est retournée. Chaque fois que je disais « liberté », elle articulait « Aimé » mais sans proférer un seul son, et en faisant la grimace. J’étais le seul
à l’entendre et à la voir, évidemment. Ça a fini par me perturber. Et à la fin du poème, au lieu de dire « Mon nom, c’est Liberté », j’ai dit « Mon nom, c’est Aimé ». Tout le monde a rigolé, sauf la maîtresse. – Aimé, si tu veux faire le clown, tu attends la récré, compris ? J’ai baissé la tête, parce que les larmes montaient et je ne voulais pas qu’on les voie. 2. Un nuage dans la tête À la récréation, je me suis mis dans un coin. Mon copain Paul est venu me rejoindre. Je n’avais pas envie de parler. J’empilais des cailloux et, quand la petite tour tombait, je recommençais. Alors il a fini par s’ennuyer, forcément. Et il est parti jouer au foot avec les autres. Prudence et Olive se sont approchées, se tenant l’une à l’autre comme si elles étaient incapables de marcher seules.
Elles sont passées devant moi en roucoulant : – Aimé, hé hé, Aimé-mémé, si tu crois qu’on va… Alors j’ai foncé dans le tas. Comme un lion. J’ai donné un énorme coup de pied à Prudence et j’ai tiré les tresses d’Olive : elles font des kilomètres, ce qui est drôlement pratique. Prudence a hurlé, Olive a pleuré et la maîtresse s’est fâchée : – Aimé ? Qu’est-ce que tu as aujourd’hui ? Tu t’es fait piquer par la méchanceté ? Elle dit toujours ça, la maîtresse, quand quelqu’un fait la bagarre. Puis elle a ajouté : – Va chez le directeur, tout de suite !
Le directeur, je le connais. Mais de loin. Je n’aurais jamais eu l’idée d’aller dans son bureau. J’ai frappé à la porte. J’ai entendu : « Une minute ! » Alors j’ai attendu dans le couloir, assis sur un banc. J’avais bien envie de pleurer, mais j’étais trop en colère. Je me suis dit que les bancs en face du bureau du directeur étaient peut-être faits pour réfléchir. Alors j’ai réfléchi. Je me suis demandé comment j’avais tenu si longtemps, pourquoi je ne leur avais pas donné un coup de pied et tiré les tresses bien avant à ces deux filles ! Depuis le temps qu’elles se moquaient de moi ! Et je trouvais que, vraiment, elles avaient mérité ce qui leur était arrivé et que c’était bien fait ! La porte s’est ouverte. Une dame est sortie, puis le directeur m’a vu : – Tiens, Aimé… Que fais-tu là ? – Je suis puni. – Ha ! Entre, tu vas m’expliquer. Le directeur, heureusement, n’est pas méchant, mais c’est quand même le directeur. Dans le bureau, je me suis assis dans un grand fauteuil face à la table. Sur un mur, il y avait un tableau avec des bateaux et sur l’autre une affiche. C’était écrit en gros : « DANS LE DOUTE, DITES LA VÉRITÉ. » – Alors, m’a demandé le directeur, que s’est-il passé ? J’ai haussé les épaules. Je ne pouvais pas le dire, là, comme c’était écrit sur
l’affiche, parce que c’est pas mon genre de rapporter. Tout petit, quand je voulais dénoncer quelqu’un, Maman se bouchait les oreilles en disant : « J’ai hooorreur des rapporteurs. » Du coup, je suis resté muet. Mais je n’avais aucun doute sur Prudence et Olive : c’étaient elles, les méchantes, pas moi ! – Aimé, a insisté le directeur, pourquoi la maîtresse t’a-t-elle puni ? Alors je lui ai raconté que c’était parce que j’étais de mauvaise humeur, à cause d’un petit nuage qui était entré dans ma tête ce matin. – Je vois, il a dit en se frottant le menton, je vois… Ça m’arrive parfois aussi. Mais, mon garçon, il a dit en se levant, il faut que tu te débrouilles pour le faire sortir, ce petit nuage-là, sinon tu risques fort de te retrouver de nouveau dans mon bureau et là… Là, il m’a regardé d’un air sévère, et j’ai bien senti que si je me retrouvais de nouveau dans son bureau, il serait beaucoup moins gentil.
3. La maîtresse se fâche Quand la cloche a sonné, je suis parti à toute vitesse pour éviter de rencontrer Prudence et Olive. Maman a bien vu que j’étais triste : – Qu’est-ce qui se passe ? Elle a mis sa main sur mon front. – Tu n’es pas fiévreux. Tu as mal quelque part ? J’ai dit que c’était à cause du nuage.
























