Extrait du livre Nos corps jugés
Nos corps jugés de Catherine Cuenca aux éditions Talents Hauts
"Un viol est la violence totale, physique et morale." Gisèle Halimi, Le Crime, 1978.
Samedi 28 janvier 1978 22 heures La musique avait envahi le living transformé en discothèque. Myriam fermait les yeux, prise de vertige. Les lumières clignotaient au rythme des battements de son cœur, de plus en plus vite, de plus en plus fort, comme son envie de quitter ce coin du salon, près de la table couverte de bouteilles, où elle se tenait avec Lili depuis leur arrivée à la soirée, pour s’élancer sur la piste de danse. Sa meilleure amie se laissait gagner par l’ambiance, elle aussi. Elle se trémoussait en gloussant sur son siège, un verre de panaché à la main. Le bandeau qui retenait ses cheveux châtains commençait à glisser en arrière et la sueur perlait à son front. Yves s’approcha en se tortillant, l’air gêné. – Tu viens danser, Lili ? – Euh… Je préfère rester là.
– Hé, les filles ! Vêtue d’une combinaison lamée or, les yeux cernés de khôl sous une épaisse frange noire, Caro, la reine de la soirée, avait des airs de Cléopâtre. Olivier, son plus fervent admirateur, la suivait de près, affublé d’une veste argentée et d’une perruque blonde. – Pourquoi vous restez dans votre coin ? brailla-t-il. – Tout le monde danse à ma boum ! décréta Caro. D’autorité, elle confisqua leurs verres et les poussa sur la piste. Olivier s’y déhanchait en beuglant le refrain du dernier titre des Bee Gees. – You should be dancing… yeaaah! Sous les lumières stroboscopiques, les danseurs alignés s’étaient lancés dans une chorégraphie disco. Myriam leva les bras, imitant les mouvements de Caro, Lili suivit, hilare. Peu à peu, leurs gestes se firent plus amples, plus détendus, épousèrent la mélodie. Saisissant les mains moites de son amie, Myriam l’entraîna dans un duo improvisé. Olivier se joignit à elles en secouant frénétiquement sa perruque. Des spectateurs les encerclaient : Yves sifflait, Hélène et Dany applaudissaient, l’air à la fois surpris et admiratif. Caro avait invité toute la classe à fêter ses dix-huit ans chez elle, mais qui aurait pensé que Myriam Kostas et Liliane Valette, les deux élèves les plus discrètes de terminale, non seulement répondraient présentes, mais se montreraient aussi déchaînées sur la piste ? Myriam s’extirpa du groupe, ravie et un peu étourdie. – Je vais me chercher un autre verre ! – Moi aussi ! déclara Lili. Elles s’adossèrent à une banquette, à la lisière de la piste. Le son psychédélique du dernier titre de Donna Summer envahit la pièce : I feel love, I feel love, I feel love… Les yeux de Myriam erraient sur les garçons : Olivier, bien sûr, le clown de la soirée, Yves, grande gigue maladroite, Dany, petit et râblé ; des visages habituels, connus, rendus transparents par l’habitude. Elle soupira. Dans ses rêves, tout était si différent : elle rencontrait un inconnu qui l’entraînait dans un rock endiablé ou un slow langoureux. C’était le coup de foudre. Son premier vrai amour. Elle attendait beaucoup trop de cette soirée. Penchée vers elle, Lili lui dit quelque chose en désignant Yves qui continuait de se tortiller en lorgnant dans leur direction. Myriam sourit. – Il insiste pour que tu danses avec lui. – Il n’a qu’à inviter Jo ! s’esclaffa Lili. – Jo ?
Lyon, lundi 20 mars 1978 17 heures Comme chaque après-midi, à la sortie du lycée, l’appréhension lui noue l’estomac. Myriam scrute la rue, les passants : pas de voiture rouge garée le long du trottoir. Celui qui hante ses pensées, nuit et jour, n’est pas en vue. Non, bien sûr, il ne viendra plus jamais pour elle. Comme chaque après-midi, Lili l’accompagne jusqu’à l’arrêt de bus. Myriam doit lutter pour tenir une conversation banale. Noyée dans la foule qui s’agglutine sur le trottoir, elle se prépare à une morne soirée, aussi morne que la pluie qui a martelé le pavé toute la journée. Elle voit arriver le bus avec soulagement : elle ne sera plus obligée de parler. Myriam embrasse rapidement son amie et se faufile entre les passagers qui jouent des coudes pour grimper. Plus de place assise. Calée contre un siège, elle s’agrippe à l’une des poignées du plafond pour éviter
d’être projetée sur les autres voyageurs à chaque changement de direction. L’air humide est chargé d’odeurs nauséabondes. Saleté, sueur, cuir mouillé. Le bus freine brusquement. Des passagers protestent, un sac lui écrase les pieds, une main frôle ses fesses. – Pardon, lâche une voix enrouée. – Pas grave, dit-elle du bout des lèvres. Le bus est à l’arrêt, coincé dans un embouteillage. Le chauffeur laisse encore monter cinq personnes. Désormais, les passagers sont tellement serrés que l’angle du siège auquel Myriam est appuyée lui comprime l’estomac. Un postérieur se presse sur le sien. Elle se déplace de quelques centimètres. D’un coup, le bus reprend sa marche en avant. Quelque chose pousse sur ses fesses à nouveau. La pression s’accentue dans un léger mouvement de va-et-vient. Soudain, elle prend conscience d’un souffle tiède sur sa nuque, de la main large et épaisse accrochée à la poignée à côté de la sienne. L’homme se tient juste derrière elle. Tétanisée, Myriam fixe la vitre embuée devant eux. Est-ce qu’elle se fait des idées ? Elle essaie de se déplacer une nouvelle fois, mais l’allée bondée ne lui laisse pas une grande marge de manœuvre. Et elle sent toujours la pression sur ses fesses, tenace, entêtée… Son cœur s’emballe, son regard se brouille. Elle voit confusément des passagers se lever et s’orienter tant bien que mal vers les portes pour descendre au prochain arrêt. – Excusez-moi ! Sa voix n’est qu’un murmure. Personne ne l’entend. Alors elle doit jouer des coudes à nouveau, pour s’extirper de son recoin. Dans sa précipitation, elle manque une marche du bus, se rattrape de justesse à la barre et finit par échouer sur le trottoir, au beau milieu d’une flaque. L’eau détrempe ses bottines. Elle se retourne, pleine d’appréhension. Les portes à soufflet se referment dans un chuintement fatigué. Ils ne sont que trois à être descendus : une vieille dame, un gamin d’une dizaine d’années et elle. L’homme ne l’a pas suivie. Le bus s’éloigne dans une gerbe d’eau sale. Alors elle réalise qu’elle se trouve à seulement deux ou trois kilomètres du lycée. Au beau milieu de la zone industrielle, à dix arrêts de chez elle, au moins une demiheure de marche. Sous la pluie. Elle n’a pas de parapluie, pas même de capuche pour se protéger. Mais pas question d’attendre le bus suivant. Comment pourrait-elle y monter, après ce qui vient de se passer ? Alors Myriam se met en route, les jambes tremblantes et la tête baissée sous les rafales mouillées.
Une fois dans l’allée de la maison, elle ralentit l’allure et prend son temps avant d’ouvrir la porte. Une odeur de cuisson flotte dans l’air. Dans le living, la télévision est branchée sur une émission de variétés mais il n’y a personne devant le poste. Si elle pouvait filer jusqu’à sa chambre, sans se faire remarquer… Sa mère jaillit de la cuisine en poussant de grands cris. – D’où sors-tu ? Tu es trempée comme une soupe ! – J’ai raté mon bus. – Tu aurais pu attendre le suivant ! – Il ne passait pas avant une demi-heure et j’avais oublié mon parapluie à la maison. Debout sur le tapis de l’entrée, elle se défait péniblement de son blouson. L’eau a pénétré dans sa besace, ses livres et ses classeurs sont collés entre eux par l’humidité. Ses chaussures sont bonnes à jeter. Sa mère l’aide à ôter ses vêtements sans un mot. Sa réprobation est palpable. Sa méfiance, aussi : tout n’a pas été dit. Myriam se prépare à un interrogatoire qui ne vient pas. Elle a causé bien assez de tourments à sa famille ces derniers mois, mieux vaut éviter de soulever de nouveaux problèmes. Les yeux fermés sous la cascade d’eau chaude, elle sanglote en silence. Elle pourrait utiliser tout le savon, se frotter pendant des heures, qu’elle ne parviendrait pas à se débarrasser de la sensation d’être sale, souillée jusqu’au plus profond d’elle-même. Tandis qu’elle marchait, une camionnette a ralenti et s’est arrêtée brièvement à son niveau. Elle a continué à regarder droit devant elle, à progresser sous la pluie, car elle savait ce qui allait se passer : l’appel, l’invitation à monter dans le véhicule, le tout émaillé de remarques vulgaires. Il y a quelque chose qui cloche avec elle. Les hommes le sentent. Va-t-elle devoir subir ce genre d’humiliation toute sa vie ? Elle se réfugie dans sa chambre et ferme la porte à clé. Les lumières éteintes, elle se glisse dans son lit. Et elle se met à grelotter, de la tête aux pieds, sans pouvoir s’arrêter.
Lili lui indiqua la porte du living. Une fille à l’épaisse tignasse brune, foulard autour du cou et pull informe, sirotait un diabolo-menthe, adossée au chambranle. Joëlle Dominguez, le vilain petit canard de la classe. Myriam ne put retenir une exclamation. – Qu’est-ce qu’elle fait ici ? – Je crois que Caro a été forcée de l’inviter, parce que la mère de Jo est une collègue de son père. – Sa mère est prof à la fac ? – D’après Caro, elle enseigne l’histoire de l’Art. Myriam triturait son verre, mal à l’aise pour cette fille à l’écart de la fête, ignorée de tous. – Je ne comprends pas pourquoi elle a accepté l’invitation, dit-elle. Elle n’a aucun ami dans cette classe, aucune raison de s’amuser ce soir. Dès la rentrée, Jo avait montré qu’elle était à part, préférant fréquenter des gens plus âgés, des étudiants qu’elle retrouvait dans un bar, à la sortie du lycée. Elle donnait l’impression d’évoluer ailleurs, dans un autre univers. – Elle est vraiment bizarre ! ajouta Myriam, perplexe. Lili éclata de rire. – Bizarre ? Ce n’est rien de le dire ! Tu as vu son pull ? C’est le genre de truc que tu mets pour faire le ménage, pas pour venir à une fête. – De toute façon, Jo se fiche pas mal de ce qui se fait ou non ! Je crois qu’elle aime la provocation. C’en est une d’être ici ce soir. – Tu as sûrement raison, opina Lili. Une fois, Jo était venue au lycée vêtue d’un perfecto bardé de têtes de mort, ce qui lui avait valu un rappel à l’ordre vestimentaire de la part du proviseur. Le lendemain, elle s’était présentée avec un chemisier moulant. Le chef d’établissement l’avait convoquée de nouveau, l’accusant de semer le trouble chez les garçons. La mère de Jo avait aussitôt débarqué au lycée pour la défendre. Robe à fleurs, sandales, longs cheveux argentés, visage dépourvu de maquillage… Une authentique hippie ! Myriam se souvenait encore de ses cris dans le couloir de l’administration où elle était passée prendre un billet de retard. « Ma fille est libre de s’habiller comme elle veut ! avait-elle lancé au proviseur. C’est les garçons que vous devriez rappeler à l’ordre ! S’ils ne sont pas capables de se contrôler en voyant une nana, c’est qu’ils ont un sérieux problème ! » – Je pense que Jo tient de sa mère, poursuivit Lili. Il paraît qu’en mai 1968, elle a cassé des estrades de la fac avec ses étudiants, et maintenant elle milite dans une association anarchiste, ou quelque chose de ce genre. Elle
est divorcée et elle couche avec un homme différent chaque soir. – C’est exagéré ! Tu crois à tout ça, toi ? – D’accord, concéda Lili en riant. C’est sûrement des rumeurs. Mais on dit aussi qu’il n’y a pas de fumée sans feu ! – Peut-être, n’empêche que… Myriam posa son verre, hésitante. – Ça me gêne de la voir toute seule... On devrait aller lui parler. Lili la retint par la manche. – Tu as envie que les autres se moquent de nous ? – Non, mais… Myriam grimaça, hésitante. Au fond, elle savait déjà qu’elle ne bougerait pas d’un centimètre, par peur d’affronter le regard des autres. Lili la poussa du coude. – Les gars, là-bas, tu les connais ? Au fond de la pièce, près de la sono, trois inconnus riaient en sirotant des bières. – La chemise bleue, c’est Vincent, le grand frère de Caro, dit Myriam. Les deux autres, je sais pas… Sûrement des copains à lui. – Des amis de sa fac de médecine ? Le brun est à tomber ! Lili détourna précipitamment la tête. – Oh ! Merde ! Je crois qu’il m’a vue. – Je crois aussi. Il vient vers nous… – Qu’est-ce que je vais lui dire ? – Ben… Que tu le trouves mignon ! – Tu es folle ! Je ne vais pas flirter avec lui, quand même ! Myriam s’amusa de la panique de son amie. Les parents de Lili lui avaient permis de sortir parce qu’ils pensaient qu’elle passait la nuit chez elle. Ils refusaient tout net que leur fille se rende à une boum. Elle n’était pas plus autorisée à fréquenter des garçons. – Détends-toi, Lili, tes parents n’en sauront rien ! – Tu oserais, toi ? rétorqua son amie. Myriam rit d’un rire nerveux. – Si l’occasion se présente, je n’hésiterai pas ! lançat-elle, bravache. Elle transgresserait un interdit, elle aussi. La priorité de ses parents, c’était qu’elle se concentre sur ses études. Ils lui avaient accordé cette soirée parce qu’ils connaissaient les parents de Caro et qu’ils croyaient que ces derniers étaient présents pour superviser la fête. Comme s’il s’agissait d’un anniversaire d’enfant ! Leurs parents à eux les surveillaient-ils quand ils sortaient à dix-huit ans ?
Le beau brun et son copain étaient déjà devant elles. – Salut les filles ! lança le premier avec un sourire pour Lili. On va se faire des cocktails. Vous en voulez un ? – Je préfère danser, dit Lili. Tu viens ? Le visage du jeune homme se fendit d’un large sourire. – Si tu veux. L’instant d’après, Lili s’agitait sur la piste, les joues écarlates, les gestes endiablés. Myriam éclata de rire, éberluée. – Elle est directe ta copine, hein ? L’autre jeune homme la considérait, une lueur amusée dans les yeux. – Non, justement. Elle n’est pas comme ça d’habitude ! – Il y a un truc bizarre dans son verre, alors ? – Sûrement ! Ils rirent. Pendant qu’il préparait leurs boissons, elle le détailla du coin de l’œil. Vingt-deux ou vingt-trois ans. Brun, lui aussi, les cheveux mi-longs, une barbe naissante, des yeux chocolat. Une chaîne en or brillait dans l’échancrure de sa chemise blanche. – Vous êtes toutes les deux dans la classe de Caro ? s’enquit-il en lui tendant un cocktail aux reflets orangés. Elle opina. – Moi, c’est Myriam. – Frank, un vieux pote du frère de Caro. – Elle t’a invité à la soirée ? – Non, c’est Vincent. Il avait peur de s’ennuyer. Les soirées, c’est pas trop notre truc. Myriam soupira. – Moi non plus. – Ah bon ? Tu avais l’air de t’éclater sur la piste tout à l’heure ! – Oui, mais… – Tu n’es pas comme ça d’habitude, hein ? Nouveaux rires. Myriam s’empara de son verre, le porta à ses lèvres et sirota lentement la boisson acidulée pour éviter d’avoir à parler, à se dévoiler. L’intensité du regard de Frank sur elle, ses yeux brillants, elle les reconnaissait. Cette espèce de vibration entre eux, c’était celle ressentie avec ce garçon rencontré sur une plage, un 15 août, trois ans plus tôt. Son premier vrai baiser. C’était l’émotion de l’été dernier, avec cet apprenti mécanicien que son père avait fini par renvoyer, officiellement parce qu’il était tire-au-flanc, plus sûrement parce que sa mère les avait surpris en train de s’embrasser. Il avait les mêmes yeux que Frank. Elle avait toujours été sensible aux yeux des garçons.
Sur la piste, Lili avait enlacé le beau brun. Caro se frottait à Olivier, le visage enfoui dans les flots de sa perruque blonde. Frank posa son verre et planta son regard dans celui de Myriam. Sa voix douce l’électrisa. – Et si on dansait, nous aussi ? Lundi 20 mars 1978 20 heures Myriam a rejoint ses parents pour dîner. Comme tous les soirs, ils sont attablés face à la télévision qui diffuse le journal de la première chaîne. En tablier, jupe et chemisier bien repassé, ses épais cheveux poivre et sel noués en catogan, Jacqueline, sa mère, est impeccable, comme toujours. Georges, son père, a troqué sa combinaison de travail contre un vieux pantalon et une veste en laine dont les torsades grises soulignent son épaisse carrure. Entre deux bouchées, il parle de son garage, d’un client qui lui doit de l’argent, d’un fournisseur qui ne livre pas. Et surtout, de la secrétaire : la troisième en huit mois, une vraie tête en l’air. – Cette femme ne peut plus travailler pour nous, décrète Jacqueline. Demain, je passe une annonce dans le journal.






















